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Dans les coulisses d'"Entre les murs"

06.08.2008

Première classe ! (2/2)

"Voici 'Entre les murs' hors les murs de l’école, sur la table de montage. Il faut tailler dans 150 heures de rushes. Laurent Cantet se méfie de sa sympathie à l’égard d’une classe qu’il a tant regardée : 'Sera-t-elle aussi partageable que je l’imaginais ?'"

Sophie Grassin

Eté 2007. Le tournage commence dans une salle de classe surchauffée avec 3 caméras HD (Haute Définition), un système qui permet de filmer trois quart d’heures d'affilée. Les gosses chahutent. Laurent Cantet et François Bégaudeau passent de table en table pour décortiquer la scène du jour : "Chacun de vous va expliquer ce qu’il a appris cette année. Ne cherchez pas à être drôle. Ne faites pas de psychologie. Trouvez une notion concrète." Dix minutes plus tard, Boubacar se débat avec l’énoncé du théorème de Pythagore. Samantha donne sa définition de la narration. Esmeralda (la révélation, avec Bégaudeau, d’Entre les murs) évoque La République de Platon. Une séquence symbolique d’un film entièrement fondé sur la maïeutique. Personne n’a de texte. "On doit tous dire des choses précises mais avec nos mots", résume Carl, 16 ans. En face d’eux, François Bégaudeau bataille ferme pour que l’improvisation réponde aux attentes de Cantet. Et rappelle, au passage, quelques fondamentaux : "Nassim, on n’est pas à Miami. Enlève-moi ces lunettes noires, s’il te plaît."

Septembre de la même année. Voici Entre les murs hors les murs de l’école, sur la table de montage. Il faut tailler dans 150 heures de rushes. Cantet se méfie de sa sympathie à l’égard d’une classe qu’il a tant regardée : "Sera-t-elle aussi partageable que je l’imaginais ?", confie-t-il alors au fond d’un café. Il doit ensuite superviser les sous-titres anglais. Une tache ardue : allez donc dénicher les équivalents de : "Socrate, il est cheum" (tordu) et autres subtilités. Au mois d’avril de l’année d’après, Entre les murs est montré au comité de sélection du Festival de Cannes, qui hésite à le choisir. Il trouve finalement sa place en sélection officielle cinq jours après tous les autres films. "Nous sommes arrivés masqués", expliquent Caroline Benjo et Carole Scotta. "On nous désignait juste comme 'le troisième long métrage français'."
Bref, un outsider, mais cet outsider séduit d’emblée les acheteurs étrangers. Les distributeurs italiens, espagnols et belges qui ont l’habitude de soutenir Cantet l’achètent très vite. Sony Classic (USA) attend le lendemain du palmarès et le paiera donc plus cher selon la loi des "bumper" (plus un film est haut au palmarès, plus son coût augmente). Après la première projection, lors du dernier week-end du Festival, une rumeur très positive se propage. "Tout le monde était plutôt ami avec le film", euphémise Bégaudeau. Oui, plutôt. La presse nationale et internationale identifient aussitôt les enjeux artistiques et politiques d’une œuvre qui traite d’immigration avec une force rare. Le dimanche 25 mai, les gamins remontent dans leur bus pour rallier Paris. Une heure plus tard, coup de fil pour les rappeler alors qu’ils font halte sur une aire d’autoroute.
La suite, on la connaît.

Les élèves de 'Entre les murs' au travail

Dans les 48 heures suivant l’annonce de la Palme d’Or, les politiques de droite comme de gauche, tentent vaguement de récupérer Entre les murs. "Je comprends le processus", soupire Bégaudeau. "Nous avions gagné la Coupe du monde de football, nous étions Zidane." "Sauf que la réalité montrée par le film se révèle bien trop complexe pour être récupérée", enchaîne Laurent Cantet qui voudrait bien qu’on ramène "du cinéma dans le débat". La vigilance s’impose, donc. Pour les acteurs, qui viennent à peine de passer le brevet. "Je refuse de les priver de leur plaisir mais il ne faudrait pas non plus que ça devienne la Star Academy", sourit le cinéaste. Et lors de la sortie du film en France sur 350 copies.

Une sortie avancée au 24 septembre afin d’être éligible aux Oscars. "Il s’agissait d’une demande très claire du distributeur américain", soulignent Caroline Benjo et Carole Scotta qui savourent enfin le fruit de quinze ans de travail. Haut et Court, leur structure, a toujours privilégié des films exigeants auxquels manquaient souvent la reconnaissance publique. "Toutes les années ont été difficiles", avouent elles. "Mais nous possédons deux jambes pour marcher : la production et la distribution. Nous avons eu la chance que les deux ne flanchent jamais en même temps. Il n’empêche : nos amis commençaient à désespérer." C’est donc une formidable histoire pour elles aussi. La Palme d’Or vient récompenser le plus vieil auteur maison. Et leur insuffle assez d’oxygène pour ne pas céder d’un pouce sur leurs convictions.

Lire l'interview des productrices de "Entre les murs"

Lire l'interview du proviseur de "Entre les murs"

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