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Dans les plans de Joann Sfar (1/4)
L’an dernier, Gilles Jacob demandait à Joann Sfar de croquer le 60e anniversaire du Festival de Cannes. Se faufilant partout telle une souris, l’auteur du "Chat du Rabbin" a repu sa curiosité et même travaillé à d’autres desseins en 15 jours. Et au moment de publier "Croisette", Joann Sfar réalise déjà ses projets : l’adaptation de son plus grand succès BD et la vie de Serge Gainsbourg pour le cinéma.
FEMMES : Croisette est votre 9e carnet. Auriez-vous finalement pris goût à l’autobiographie dessinée ?
Joann Sfar : Des carnets, j’en fais depuis que suis enfant. Mais quand Lewis Trondheim a édité des carnets dans lesquels il racontait sa vie, j’ai publié les miens : des carnets de dessins qui se sont transformés en carnets autobiographiques. C’est devenu une espèce de drogue : il faut que je me force à arrêter, sinon, ce n’est plus une respiration entre deux livres. Et un récit de fiction, c’est autrement plus intéressant, en ce sens qu’il réclame plus d’investissement qu’un carnet…
FEMMES : Et pourtant, rendre une planche chaque jour, n’est-ce pas un rythme contraignant ?
Joann Sfar : C’est une gymnastique assez compliquée : on passe sa journée ici et là, on dessine, on rentre colorier dans sa chambre le soir – 5h du matin, en fait ! –, et puis il faut livrer sa planche avant 10h pour la mise en ligne sur le site Internet... Ce qui est difficile, pour moi, c’est surtout de trouver un truc à raconter chaque jour : parce que la plupart du temps, il ne m’arrivait rien ! La seule contrainte, c’était de ne pas être méchant. Je ne suis pas méchant par nature. Mais je ne me suis pas censuré pour autant : quand il y avait des trucs que je trouvais nuls, je le disais.
FEMMES : Vous abîmez d’ailleurs gentiment les journalistes…
Joann Sfar : Je sais qu’il y a, en France, une vraie critique, et littéraire et politique. J’ai été surpris de voir que, dès qu’on arrive au cinéma, la fascination est telle que "tout est formidable". Je ne parle pas des grandes plumes mais des types qui viennent du monde entier et courent aux conférences de presse. J’ai assisté à celle de My Blueberry Night de Wong Kar-Waï où la question la plus pertinente fut adressée à Jude Law : "Qu’est-ce que ça fait d’embrasser Norah Jones ?" C’est très drôle, charmant et touchant aussi, de voir ces gens, intelligents, cultivés, redevenir des midinettes, des mômes de 12 ans et demi… C’est drôle de voir que le seul domaine en France où le pouvoir monarchique absolu a encore cours, finalement, c’est le cinéma. Parce que ce que la presse passe aux comédiens et aux réalisateurs du cinéma, elle ne le passerait jamais ni à un politicien ni à un écrivain. Il y a vraiment quelque chose de très glamour dans le milieu du cinéma – encore une fois, je ne m’en plains pas, je le constate seulement. Dans le monde du livre, c’est très différent : quand on rencontre un journaliste, il faut faire attention à ce qu’on va dire. J’ai l’impression qu’au cinéma, les mecs peuvent débarquer le nez plein de coke et sortir trois conneries, on va trouver ça "formidable", qu’"ils ont un charme fou" ! On voudrait se faire une idée de la vacuité du monde ? Je crois que là, on tient quelque chose !
FEMMES : Pour quelles raisons avez-vous accepté un tel projet ?
Joann Sfar : Il faudrait être bête pour refuser ! Gilles Jacob avait lu le carnet que je venais de faire sur le procès de Charlie Hebdo [Greffier, chez Delcourt, ndlr] et m’a proposé de faire la même chose à Cannes. Sur Charlie Hebdo, il y avait un enjeu, un combat politique : je ne pouvais pas vraiment faire le malin. Cannes, j’y allais sans aucun film à défendre, les mains dans les poches, pour m’amuser. Même pas pour faire le cinéphile ! Non, j’y allais pour raconter le cirque auquel j’assisterai tous les jours...
FEMMES : Mais pas nécessairement les projections…
Joann Sfar : Je n’ai même pas vu plus de dix films en quinze jours ! C’est pathétique… Mais il y avait tant d’autres manifestations auxquelles j’étais tenu d’assister pour faire mes dessins ! Et pourtant, j’ai connu le sentiment de désœuvrement : comme dans Lost in Translation, je me suis à la fois amusé et angoissé, beaucoup ennuyé. Moi qui ai l’habitude de faire trois projets par jour, là, pendant deux semaines, je n’avais aucun autre objectif que de boire du champagne – je l’avoue, c’était mon activité principale. Et, parfois, de la vodka.



