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Interview de Joann Sfar

19.06.2008

Dans les plans de Joann Sfar (3/4)

L’an dernier, Gilles Jacob demandait à Joann Sfar de croquer le 60e anniversaire du Festival de Cannes. Se faufilant partout telle une souris, l’auteur du "Chat du Rabbin" a repu sa curiosité et même travaillé à d’autres desseins en 15 jours. Et au moment de publier "Croisette", Joann Sfar réalise déjà ses projets : l’adaptation de son plus grand succès BD et la vie de Serge Gainsbourg pour le cinéma.

Mickaël Pagano

FEMMES : Que diriez-vous de votre hôte, Gilles Jacob ?
Joann Sfar : C’est à lui, certainement, que je dois la meilleure anecdote du Festival : je suis dans son bureau, je vois un coffre-fort et je lui demande ce qu’il contient ; et lui de me répondre : "Des places, des places de cinéma" ! Gilles Jacob a été très gentil, vraiment adorable. D’ailleurs, l’affection que lui porte tout le monde du cinéma est palpable. Je pense que le miracle du Festival de Cannes – et c’est pour ça que les gens du Festival d’Angoulême essaient beaucoup de s’en inspirer –, c’est de réussir à réunir devant la presse du monde entier la qualité d’une sélection, très exigeante, sans concession, et les paillettes, avec, par exemple, un George Clooney qui, comme son nom l’indique, vient faire l’imbécile. Les festivals de Venise ou de Berlin ont beau avoir un chic extraordinaire, ils n’ont pas cette assise publique. Bon, il y a aussi le mythe de Cannes... Mais je trouve que Gilles Jacob et son équipe ont une manière assez admirable de préserver ce cocktail unique qui fait le Festival de Cannes. Après, Gilles Jacob reste quand même pour moi aussi mystérieux que la manifestation…

FEMMES : Quels souvenirs sont restés inédits ?
Joann Sfar : Un truc ridicule, qui m’arrivait tous les soirs… Comme mon hôtel était un peu loin, l’équipe envoyait une Vel Satis me chercher ; j’arrivais en voiture devant le Palais, je faisais ma montée des marches tous les jours dans mon smoking… mais en essayant chaque fois de ne pas être vu. Alors je passais sur le côté et je me retrouvais comme un con derrière les flics, à l’endroit où on n’est pas censé monter, et une fois en haut, alors que je m’apprêtais à dessiner, je me faisais virer par les forces de l’ordre ! Sinon, qu’est-ce que j’ai vu d’autre ? Oh, oui, très drôle : lors de la première soirée, la présentation du Festival, j’étais assis à côté de Christian Estrosi, l’actuel maire de Nice, qui a passé tout son temps à envoyer des SMS – remarque, le film était chiant, alors… Ça m’a fait rire. Je me suis dit : "Ah, ma ville est bien représentée !"

FEMMES : Tandis que certains tueraient père et mère pour approcher les stars, vous deviez n’avoir d’yeux que pour votre amie Marjane Satrapi, non ?
Joann Sfar : Oui, d’autant plus qu’à titre personnel, la sélection de Persepolis me facilite énormément la vie pour mes projets ! Mais surtout, ce film arrive comme une grande preuve d’ouverture d’esprit de l’industrie française du cinéma. On assiste en fait, en ce moment, à la naissance d’un cinéma que je n’appelle même plus d’animation mais de dessinateur – regardez Sin City ou Les Simpson, le film. Il semble possible, désormais, d’arriver avec une vision, un graphisme, un discours, et d’en faire un film qui sera traité avec le même appareil critique qu’un autre dit tout public. Ce n’est pas un hasard si je me trouve également, maintenant, à la tête de deux projets de cinéma, si Riad Sattouff et Lewis Trondheim sont chacun sur le point de tourner leur propre film. Tout ça s’inscrit dans une dynamique intéressante : les auteurs de BD s’aperçoivent qu’ils rassurent assez le monde du cinéma pour qu’il leur fasse vraiment confiance. Il y a encore quelques années, je me souviens, on disait : "La première chose à faire, c’est de se débarrasser de l’auteur." Ça a un peu changé. Tant mieux, parce qu’il n’était pas question d’aller vers le cinéma sans avoir la liberté que nous avons sur nos bouquins ! Et puis, personnellement, si je loupe un truc, j’aime bien dire : "Au moins, c’est de ma faute !" Je ne suis pas partisan du : "J’ai prêté à quelqu’un qui a fait n’importe quoi". Si ce n’est pas bien, on pourra venir se plaindre !

FEMMES : Persepolis vous aurait donc ouvert la voie dans le cinéma ?
Joann Sfar : Marjane et moi avons été confrontés aux mêmes choses. J’évoque souvent les destins jumeaux de nos œuvres… Le Chat du Rabbin, sorti plus ou moins un an avant Persepolis, s’est vendu à 700 000 exemplaires en France, a été traduit dans près de 20 pays et primé aux Etats-Unis. Les chiffres sont sensiblement les mêmes pour Persepolis. L’un et l’autre ont donc généré beaucoup de demandes du monde du cinéma. Et, à sept ou huit reprises, nous avons tous les deux refusé des adaptations. A force, nos refus ont créé une réelle attente sur ces projets et nous avons seulement accepté quand nous avons été assurés de les réaliser nous-mêmes. "Je veux bien que vous vous amusiez, mais je veux m’amuser aussi : ce sont mes jouets, après tout !" Donc Marjane a fait ce dessin animé. Et moi, je travaille d’un côté sur l’animation du Chat... et de l’autre sur un projet que je traînais depuis deux ans et qui, là, démarre à fond : un film sur la vie de Serge Gainsbourg.

Lire la fin de l’interview de Joann Sfar

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