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Interview de Joann Sfar

20.06.2008

Dans les plans de Joann Sfar (2/4)

L’an dernier, Gilles Jacob demandait à Joann Sfar de croquer le 60e anniversaire du Festival de Cannes. Se faufilant partout telle une souris, l’auteur du "Chat du Rabbin" a repu sa curiosité et même travaillé à d’autres desseins en 15 jours. Et au moment de publier "Croisette", Joann Sfar réalise déjà ses projets : l’adaptation de son plus grand succès BD et la vie de Serge Gainsbourg pour le cinéma.

Mickaël Pagano

FEMMES : Dans Croisette, vous dites être allé partout.
Joann Sfar : C’est la seule chose que j’avais demandée : qu’on me laisse entrer partout. Ce qu’ils ont accepté bien volontiers. Le Festival de Cannes n’a pas pu m’ouvrir les portes d’un seul endroit : là où ont lieu les négociations privées et financières sur les films. Alors, non, je n’étais pas avec les Weinstein brothers quand ils ferment la porte et qu’ils sortent la bouteille de whisky et qu’ils négocient un film. Et je le regrette ! Mais j’ai pu aller partout ailleurs, dans tous les endroits qui relevaient du Festival de Cannes : les photo-call, les conférences de presse, les salles de projection, mais aussi les cuisines et au-delà des barrières de sécurité. J’étais une petite souris et j’espionnais aussi bien les gens dans la rue qui prenaient leurs photos des stars que ces dernières dans les dîners. Et bizarrement, ce sont parfois les dîners – ces dîners où il y a des dames en robe du soir, où tout le monde est beau : on se croirait dans Sissi impératrice ! – qui sont les endroits les moins futiles On se retrouve autour d’une table avec un comédien, un réalisateur, un producteur qui ne se sont jamais rencontrés. Et là, ça vaut le coup d’écouter ce qu’ils se racontent : parce qu’il y a un côté très artisanal et très corporatiste dans le cinéma français, ces gens sont très fiers d’avoir eu une industrie nationale, et leurs discussions à ce sujet sont vraiment passionnées. J’ai aussi assisté au dîner du jury qui a précédé ou suivi les délibérations !

FEMMES : Et pouviez-vous facilement prendre la parole ?
Joann Sfar : Oh, oui ! Et puis, personne ne me considère encore comme une menace – ils n’ont pas encore compris que je vais faire des films ! –, alors il n’y a aucune animosité contre moi. J’étais – je suis – un ludion : autant en profiter puisque cette année était la seule où tout le monde à Cannes m’aimait bien ! Ça va changer ! Mais c’était très agréable de débarquer dans un microcosme qui n’est pas le mien. J’ai fait des rencontres charmantes : Edouard Baer, formidable, avec qui je me suis vraiment bien entendu, Pascale Ferran qui a été adorable, Sara Forestier aussi, Hyppolite Girardot... Je me suis aperçu que le métier de comédien est finalement très proche de celui de dessinateur. Les acteurs se demandent s’ils sont justes dans ce qu’ils font, et de la même façon, quand je dessine un personnage, j’ai les mêmes préoccupations : je ne me demande pas si le dessin est bien fini mais plutôt si mon personnage joue juste la scène que j’attends de lui.

FEMMES : Des stars ont-elles refusé que vous fassiez leur portrait ?
Joann Sfar : Non, parce qu’elles ne se rendaient pas compte de ce que j’étais en train de faire. Ce n’est pas une interview : je suis avec les gens, je prends un verre avec eux, je discute. A la rigueur, elles s’aperçoivent à un moment que je les dessine, mais pas du tout que j’écris ce qu’ils me racontent. D’ailleurs, il m’arrive de mettre les dialogues mets après, une fois qu’elles sont partis : "Alors, il m’a dit ça, et ça, et puis ça"…

FEMMES : Pas un seul petit caprice ?
Joann Sfar : J’ai rencontré des gens plutôt raisonnables… Et je le regrette ! La seule soirée extravagante que j’ai connue, c’était celle de New-Yorkais producteurs ou scénaristes, qui avaient loué une villa dans les hauteurs tenue par des Russes, où les gens se faisaient conduire en 4x4, où l’on payait tout en liquide – 40 € la coupe de champagne ! – : là, oui, il y avait des gens à moitié à poil dans la piscine, et tout ce qu’on peut imaginer. Mais ce n’était pas le Festival de Cannes. Le vrai secret de ce Festival – et ça, c’est un scandale ! –, c’est que les fêtes sont chiantes. A l’extérieur, quand on est dans une queue qui fait des kilomètres, on se dit que ça va être super. On entre. Et là, il n’y a pas de starlettes, pas de paillettes : seulement des gens du cinéma… qui parlent boulot ! L’autre mauvaise surprise, pour quelqu’un qui voit ça de l’extérieur, c’est l’omniprésence de la télévision. Il n’en faudrait pas beaucoup pour se convaincre que le Festival de Cannes est un festival de télévision tant les stars du petit écran et les logos des chaînes monopolisent l’attention : on sent presque trop que toute l’industrie française du cinéma est financée par la télévision.

FEMMES : Des espoirs que vous aviez en partant pour Cannes, lesquels n’ont pas été déçus sur place ?
Joann Sfar : Je ne suis pas allé là-bas avec l’intention de trouver des secrets, mais plutôt pour faire un plan du paquebot : montrer un peu tout ce qu’on trouve à Cannes. Je jubilais à l’avance parce que je suis Niçois : j’y ai vécu 21 ans et demi sans avoir jamais foutu les pieds au Festival de Cannes ! Et là, j’avais une carte qui me permettait d’entrer partout. Enfin, les premiers jours, ça n’a pas été aussi simple : mes "Bonjour, je suis le dessinateur", ça marchait jamais. Alors Marie-Pierre Hauville [directrice de la communication du Festival de Cannes, ndlr] m’a donné la clé : "Dis que tu es l’assistant de Gilles Jacob" et m’a présenté aux quelques personnes susceptibles de me laisser entrer partout. Il faut le savoir : il suffit d’une carte et le sésame : "Je suis l’assistant de Gilles Jacob" pour aller sans souci dans toutes les boîtes de nuit !

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