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Demy tout entier (1/2)
Il aimait les ports, le “musical” américain, les destins croisés. Mais aussi les jeux de mots, les thèmes graves et les couleurs vives sous lesquelles le noir pointait. Un coffret de 12 DVD et un CD audio, Jacques Demy, édition intégrale (Arte vidéo), rassemble la totalité de son œuvre. La parole est à sa famille : Agnès Varda, son épouse, Rosalie, sa belle-fille, et Mathieu son fils.
Mettre toutes ses forces au service d’une œuvre, c’est l’obsession du clan Demy. Agnès, qui connut Jacques dans un festival de courts métrages à Tours en buvant une verveine (1958), réalise des films (documentaires ou fictions) unanimement salués par la critique. Rosalie conçoit des costumes de cinéma ou d’opéra. Mathieu vient de tourner La fille du RER, le dernier long métrage d’André Téchiné. Assis dans un petit bureau de Ciné Tamaris, leur maison de production, au milieu des costumes de Peau d’âne, ils évoquent Jacques et sa "comédie humaine", Les Demoiselles de Rochefort qu’ils adorent, ou Trois places pour le 26 – “Une place pour chacun”. Et le legs personnel que leur fit ce réalisateur tchékhovien.
FEMMES : Comment cette histoire d’intégrale est-elle née ?
Agnès Varda : C’est vraiment un projet de Rosalie et de Mathieu…
Mathieu (coupant sa mère) : Là, normalement, je dis : "c’est surtout un projet de Rosalie”. Et, toi, Rosalie, tu répliques : “c’est aussi un projet d’Agnès…"
Rosalie (qui éclate de rire) : Ah, non, alors !
Agnès : Il se trouve que, depuis deux ans, je travaille sur Les Plages d’Agnès, mon prochain film (sortie en décembre). Rosalie a donc entièrement porté cette aventure épaulée par Mathieu.
Mathieu : "épaulée", j’aime bien l’expression. On la garde.
Rosalie : Jacques avait formé le vœu que nous regroupions ses films. Après sa disparition, Agnès a entamé un travail de restauration avec Les Parapluies de Cherbourg et Peau d’âne. J’ai pris le relais au printemps dernier. Il nous fallait passer à l’acte, c’est à dire mettre toute notre énergie à réaliser enfin cette intégrale que nous évoquions de plus en plus souvent. Cela impliquait de faire l’état des lieux de chaque long métrage, de savoir à qui il appartenait, où il se trouvait (Etats-Unis, Japon…). Pour La Naissance du jour, d’après Colette, par exemple, j’ai discuté pendant trois mois avec les ayants droits de sa succession, neveux ou petits neveux, qui ne sont pas toujours d’accord et ont chacun des avocats. Avec cet argument : “Préférez-vous que le film reste dans un tiroir ou pas ?”
Mathieu : Au fond, et puisque votre rubrique traite de transmission, Agnès a continué quelque chose de Jacques et, nous, nous avons continué quelque chose d’Agnès. Jacques nourrissait une obsession : "faire cinquante films qui seraient liés les uns aux autres et s’éclaireraient mutuellement à travers des personnages communs". On peut appréhender l’œuvre de certains cinéastes, et – c’est ton cas, Agnès – de façon linéaire, comme un voyage. Jacques, lui, avait, dès le départ, l’idée d’une cohérence, d’un système centré sur lui-même. Un peu comme une boule qui grossirait… Aujourd’hui, la question de la visibilité est cruciale. Il y a tant de cinéastes oubliés parce que leurs droits sont gelés par des contraintes légales.



