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Le bien peut aussi faire mal
En 2002, Delphine de Blic réalise un documentaire intimiste et saisissant sur Madeleine de Blic. À 30 ans, elle cherche à cerner la personnalité de cette mère, partie en Inde sans jamais vraiment revenir – la laissant, elle et son frère Arnaud, en Belgique.
À la recherche d’une mère perdue
La trace vermillon désigne le bindi, le point rouge des Indiennes, situé entre les sourcils. Madeleine de Blic se le dessine depuis plus de quarante ans sur le front. Car en Inde, elle n’a jamais été une étrangère. Elle se sent utile : "Qu’est-ce que vous voudriez que je fasse en France ? Du tricot au coin du feu ?" Delphine enquête sur cette trace couleur sang séché, sur ce point qu’elle n’a pas en commun avec sa mère. Mais Madeleine de Blic reste insaisissable : une "ligne de fuite".
Donner la vie ou donner sa vie ?
"Dans ce documentaire, ma quête interroge à la fois l’acte de s’engager et celui d’enfanter", explique Delphine. Comment être mère quand on voue sa vie aux pauvres en Asie ? Quel est l’engagement le plus fort ? En Inde, Madeleine de Blic a nourri des dizaines d’enfants au lait. Dès son premier mois, elle a pratiqué 70 accouchements : "Moi qui n’accouchais pas, j’avais mal au ventre à force de me contracter", confie-t-elle à sa fille, les yeux dans les yeux. Elle a aussi adopté deux enfants (un garçon et une fille). Ses enfants naturels (Delphine et Arnaud) vivaient alors en Belgique.
Cette figure héroïque dresse le bilan de quarante ans d’action humanitaire. Mais Delphine cherche autre chose. Off, sa voix couvre le flux ininterrompu des paroles maternelles : "On y va maman ?" La fille rappelle à sa mère que toutes deux ont été élevées par leur grand-mère. Surtout, elle ose poser la question brûlante : "As-tu sacrifié tes enfants ?" Madeleine résiste : "Non Delphine, je n’irai pas sur ce terrain-là. Mes enfants n’ont pas été sacrifiés. Je les ai mis devant une certaine réalité, trois mois par an. C’est tout." Madeleine de Blic, la femme du don et de l’abandon… Il fallait toute la subtilité de la cinéaste pour évoquer une telle ambiguïté.
La trace vermillon : un documentaire sur Je et l’Autre
La cinéaste réalise un film biographique et autobiographique : elle esquisse le portrait d’une femme étrange et familière : sa mère est écartelée entre deux continents et deux familles. En fait, tout le documentaire repose sur le thème du double.
Dans la première partie, Delphine, hors champ, part à la recherche de Madeleine – toujours montrée de dos. Elle déconstruit la légende de cette femme, partie donner un sens à sa vie en Inde, à 14 000 kilomètres de son foyer. Elle interroge ses proches. À 20 ans, Madeleine de Blic a fui les voies tracées du mariage, du célibat ou du couvent. Mais le diktat de sa mère ("Donnez-vous aux autres") l’a fortement influencée.
Dans la seconde partie du film, Delphine pose sa caméra frontale devant Madeleine, sans bouger. Pas de mouvements, pas d’artifices. Un face-à-face intense, parfois intenable. Madeleine, emprisonnée provisoirement dans un cadre, se révèle déterminée, dure parfois ("Non Delphine, ça va pas ça ; laisse-moi t’expliquer").
La mise en scène fait alterner cadrage serré sur Madeleine et gros plans sur des objets qui lui appartiennent mais traduisent son absence (une brosse, une chaise vide). La dédicace à la sœur indienne de Delphine illustre aussi ce jeu entre présence et absence.
Les oppositions se multiplient : entre les enfants indiens et les enfants français, entre le silence et la parole, entre l’ici et l’ailleurs, entre Madeleine et Delphine.
Une thérapie ?
À travers ce film, Delphine formule une demande d’amour bouleversante à sa mère. Elle en est consciente : "C’est ce vide laissé par son absence que j’essaye de combler aujourd’hui". Le message du film est fort et rappelle Lacan ("L'amour consiste à donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas").
La trace vermillon pose aussi des questions d’ordre philosophique ("Est-ce qu’on se trouve quand on se donne à l’autre ?") dans un langage formel délicat.
Un premier film cathartique très prometteur – disponible auprès du bureau du festival Cinéma du Réel, à Beaubourg.
"La trace vermillon", un documentaire de Delphine de Blic (Riff Production, 2002) - Prix Louis-Marcorelle du Ministère des Affaires Étrangères, Mention spéciale du Jury des Bibliothèques, Cinéma du Réel 2002



