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Les coulisses d'"Entre les murs"

06.08.2008

Première classe ! (1/2)

C’est la seule Palme d’Or française depuis vingt et un ans, le résultat d’un projet hors norme et un succès annoncé. FEMMES a suivi dès son tout début l’élaboration d'"Entre les murs" de Laurent Cantet. Retour sur images.

Sophie Grassin

Cannes, 2008 : 25 adolescents courent sur la scène du Palais des Festivals, rejoindre le réalisateur Laurent Cantet, qui vient d’obtenir la Palme d’or pour Entre les murs. L’image, point d’orgue d’une aventure collective longue de deux ans, est belle, la joie des gamins digne, la distinction méritée et le jury unanime. Sean Penn, son président, souhaitait récompenser des longs métrages en prise avec le monde : il fait mieux que tenir parole. Entre les murs, libre adaptation du roman de François Bégaudeau (éditions Verticales), s’ancre dans le réel d’une classe de 4ème, où un enseignant (Bégaudeau dans son propre rôle, puisqu’il fut prof) s’efforce d’inculquer les valeurs de l’école républicaine à des élèves ignorant jusqu’au sens des mots. Le film est un apprentissage du dialogue et de la démocratie. Une fête de la langue et de la mixité. Un précipité de vie émouvant et drôle où se révèlent 26 acteurs innés. Son universalité plaît : presque tous les pays du monde vont le distribuer.

Puisqu’il faut un début à l’histoire, ce sera 2006. Laurent Cantet (Ressources humaines, 1999) veut tourner, non pas un long métrage sur l’école mais dans l’école, "ce milieu qui génère énormément d’idéologie sans qu’on le regarde vraiment." Le réalisateur sait 3 choses : il y aura un conseil de discipline et une mère africaine au port de reine venue y défendre son fils sans parler le français. Le gosse traduira. Par hasard, il rencontre François Bégaudeau. L’écrivain a déjà reçu plusieurs propositions d’adaptation de son livre, dont une de Claude Berri… et les a toutes déclinées. Cette fois, il accepte pour deux raisons. "J’admire l’honnêteté du cinéma de Cantet", explique-t-il. "Et il m’a tout de suite dit que son film ne serait pas une redite du roman mais une extension, même s’il se promettait de rester fidèle à l’esprit et au fond."

François Bégaudeau dans 'Entre les murs'

Le cinéaste appelle alors ses productrices, Carole Scotta et Caroline Benjo (Haut et court), qui le suivent depuis douze ans. Carole, sans rien savoir, vient de prendre une option sur les droits du roman. "C’était comme une anticipation", sourit Cantet. Il ajoute : "Carole et Caroline sont toujours très respectueuses de ce que je peux proposer et si je doute parfois de moi, elles, jamais." Celles que le petit milieu du cinéma surnomme affectueusement "les filles" trouvent facilement un financement. Il ne manque plus qu’un collège. Or, chaque matin, Cantet passe devant Françoise Dolto, dans le XXe arrondissement de Paris, qui offre le double mérite de proposer des ateliers d’improvisation et de concentrer toutes les problématiques du film (le collège se situe dans un quartier difficile en pleine mutation : 3% de catégories professionnelles favorisées représentées en 2000, 20% aujourd’hui, ndlr).
Son principal, Jean Michel Simonnet, donne son accord en moins d’une heure sous diverses conditions : "Il n’y aura pas de casting, les ateliers d’improvisation seront ouverts à tous, et les enfants rémunérés en tant qu’acteurs", énumère-t-il. Il perçoit instantanément l’absence d’a priori de Cantet et son désir de proposer un travail sur la durée. Le cinéaste explique donc son projet à ses futurs comédiens : enseignants, parents et, surtout bien sûr, classes de 4ème. Pourquoi la 4ème ? "C’est une tranche d’âge où la personnalité s’affirme, les révoltes commencent à prendre corps et la maturité autorise un certain nombre de discussions", affirme le réalisateur. La moitié des élèves concernés décide de participer. Une trentaine va s’impliquer. Pendant neuf mois, en ateliers.

La classe de 'Entre les murs'

Cantet veut constituer une troupe, repérer les grandes gueules et les timides, greffer la personnalité des gosses sur la matière du roman. Très vite, ladite greffe prend. Règles de grammaire énoncées entre deux rappels à l’ordre, gouffres culturels, confrontation adulte entre les élèves et l’enseignant : non, je ne suis pas homosexuel, non, je ne vous ai pas traité de "pétasses", etc. "Nous nous rendions compte que nous arrivions à faire surgir et à reproduire ce que nous voulions quand nous le voulions avec de la plus-value", se souvient François Bégaudeau. Il a immédiatement été convaincu de la nécessité d’incarner le prof. "J’étais le seul à pouvoir endosser mes propres convictions", lâche-t-il. "Et puis, j’ai toujours défendu l’idée que tout le monde pouvait jouer. Quand j’étais enseignant, je jouais. Je faisais du punk-rock, j’avais 25 ans. Alors, je m’étais acheté des vestes et je fourbissais ma rhétorique dès que je rencontrais les parents."

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