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Carole Bouquet : "Il faut aimer rire !" (2/2)
C’est la plus élégante, dans tous les sens du terme, des actrices françaises. La plus pudique aussi. Mais Charles Dantzig a su la faire parler de sa vie, de son métier et de l’Italie, qu’elle aime passionnément. Carole Bouquet ne lit jamais ce qu’on écrit sur elle… Cette fois, peut-être ?
Bonne éducation, fille à père, ou autre raison ? Vers la fin de notre conversation, à une remarque tout à fait anodine de ma part, Carole Bouquet a rougi. Et je me suis dit : voilà son secret. Je peux me tromper, car il y a bien des causes au rougissement, mais il me semble néanmoins que, je vais vous le dire, Carole Bouquet est une timide. Cela expliquerait sa façon de parler vite et fort, par moments : on empêche l’autre de nous poser des questions que nous trouverions gênantes. Son assurance qui ne serait qu’apparente. Sa façon de relever des défis insensés, comme quand elle s’est mise à fabriquer et à commercialiser du vin, cultivé sur des terres qu’elle avait achetées à Pantelleria. L’orgueil est la revanche enfantine de la timidité. "Tu n’y arriveras jamais", lui avait-on dit. Et elle y est arrivée. De ce qu’elle n’aie jamais demandé un rôle, elle m’a dit : "Je ne suis pas prête à supporter l’humiliation du refus." Pourquoi être timide quand on est aussi belle ? Mais parce qu’on est belle. La beauté est un fardeau. Je lui ai parlé de la sienne, en m’excusant, quelqu’un de sa beauté. Comme si c’était quelque chose d’extérieur. C’est très intime, au contraire, et donne un sentiment d’injustice. Envers soi-même. On est beau, et on n’y peut rien. Et rien ne sépare plus du monde. Pourquoi admire-t-on, envie-t-on, cette caractéristique dont on n’est pas responsable ? "Ne pensez-vous pas que toutes ces interviews destinées à nous assurer que vous êtes drôle, tous ces rôles dans ce même sens, votre drôlerie même, ne sont pas une façon de vous excuser de votre beauté ?" "Si, mais je n’y peux rien." L’intimidante beauté, intimidante pour celle qui l’arbore, est aussi ce qui l’a rendue piètre élève au Conservatoire. Elle n’osait pas monter sur scène. "Quand je voyais les autres jouer, j’avais le sentiment d’avoir usurpé la place de quelqu’un." Si nous étions dans un magazine à scandales, nous titrerions : "Le double drame de Carole Bouquet." Mais enfin, chacun charrie le sien, et une fille à père ne se plaint pas.
Avec son allure de maharani, elle jouerait à merveille dans un film de Bollywood. Mieux encore, Cruella. Ennuyée, sarcastique, elle ferait merveille. En attendant son grand rôle au cinéma qui serait à mon avis ce rôle de méchante – "Si vous me l’écrivez, je le joue", me dit-elle –, elle est allée le chercher au théâtre, où elle a interprété Bérénice. C’était aux Bouffes du Nord, théâtre chic, dans des costumes chic, idéal racinien. Carole Bouquet voit dans Bérénice l’apothéose du renoncement. "Elle s’en va en faisant croire qu’elle ne souffrira pas. Le courage même." Cette observation, peut-être exacte, permet aussi de remarquer qu’un des grands arts de Racine a été de mettre les femmes de son côté. Car enfin, c’est également une reine très sourcilleuse sur son rang, et sèche, et hautaine, Bérénice. Carole Bouquet parle de la comédie à rebours de beaucoup d’idées reçues. "J’aime que le Misanthrope aie 25 ans, et, même si le théâtre permet d’abolir les âges, on devrait le faire jouer par des acteurs de 25 ans." Elle constate la part féminine du métier d’acteur, mais cela ne la séduit pas du tout dans la vie. Une fille à père vous dis-je. C’est quand elle parle du sud qu’elle est la plus éloquente. Avant ses vignes de Pantelleria, elle a possédé une maison à Palerme, qu’elle juge une ville calomniée. Elle m’a offert un sachet d’origan rapporté de Sicile. Depuis huit jours, je fais griller du pain que je sale, huile et parfume d’herbes en pensant à cette native de Neuilly-sur-Seine qui m’a dit, car elle est narquoise : "Je n’étais pas faite pour être suédoise." On devrait la faire Italienne d’honneur. La passion du Sud l’a prise quand, enfant, elle allait passer les grandes vacances chez sa mère, dans le Var. "C’était une promesse de bonheur." A 15 ans, une tante l’emmène à Venise. "Trois jours d’éblouissement." Sa ville en Italie, si elle devait en choisir une, serait Rome. "Une ville offerte. Ses siècles de culture superposés comme dans un gâteau – vous en voulez ? Et puis, sa couleur ocre." Elle raffole de la peinture de la Renaissance italienne, dans sa période la plus ancienne, préférant l’austérité de Giotto à la joliesse de Botticelli. Carole Bouquet est une femme sérieuse. Peut-être même grave. Un de ses peintres favoris est Bronzino. Mais bien sûr, Bronzino ! Elle en est un. Lisse, dans le meilleur sens du terme, posée, avec des gestes nobles. La passion est dans les yeux.



