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"Un conte de Noël" d’Arnaud Desplechin

02.06.2008

Le cadeau de Desplechin

Il aime les longs métrages polyphoniques où se mêlent burlesque et tragique. Les blessures intimes susceptibles de se hisser au rang d’expériences universelles. Jusqu’à "Rois et reine" (500 000 entrées), les films d’Arnaud Desplechin, brillant représentant de la génération de cinéastes surgie dans les années 90 ("La Vie des morts", "La Sentinelle", "Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle)", "Esther Kahn"…), peinaient à rencontrer un public à leur hauteur. Avec 150 000 spectateurs en moins de 15 jours, "Un conte de Noël" pourrait définitivement modifier la donne.

Sophie Grassin

Le synopsis d'Un conte de Noël d'Arnaud Desplechin

Noël. Dans une maison de famille à Roubaix, la famille Vuillard (une version contemporaine des Atrides) se réunit pour trois jours électriques. La mère, Junon (Catherine Deneuve, Prix spécial du 61e Festival de Cannes) souffre d’une myélodysplasie – maladie qui tua Joseph, son fils aîné, à 7 ans – et cherche fébrilement au sein de son clan le donneur de moelle susceptible de la sauver. Henri (Mathieu Amalric), matamore alcoolique, maudit pour des raisons énigmatiques par sa sœur Elizabeth (Anne Consigny) et conçu par ses parents dans l’espoir vain de sauver Joseph, pourrait être celui-là. A moins qu’il ne s’agisse de Paul (Emile Berling), le jeune fils d’Elizabeth, tout juste sorti de l’hôpital psychiatrique, lui aussi possesseur d’une moelle compatible. Quand le très fragile Paul exige qu’Henri, après des années d’absence, revienne passer les fêtes à Roubaix, nul n’ose le contrarier.

Mathieu Amalric et Catherine Deneuve dans "Un conte de Noël"

Critique d'Un conte de Noël d'Arnaud Desplechin

Tous les longs métrages d’Arnaud Desplechin sont marqués au fer rouge par la double thématique de la généalogie et du deuil. Un conte de Noël, variation bergmannienne familiale touffue, vive, violente, hyper-drôle et volontiers émouvante, qui en appelle aux mythes, aux rites et creuse son sillon entre le jazz d’Abel (le père, formidable Jean-Paul Roussillon), le rap (dévolu à ce "vieux" gamin si mal aimé d’Henri) et la gigue irlandaise (pour les scènes de bagarre), s’inscrit dans cette lignée, la démasque sans détours, la revendique, et l’inscrit plus lisiblement que jamais dans son œuvre au long cours.
Il y a en effet mille passerelles entre les films précédents de Desplechin et ce Conte de Noël où la vacherie sourd et affleure à chaque coin de porte, où chaque séquence épouse la forme d’une syncope : Henri, qui débarque en plein orage et reçoit un legs dont il ne voulait pas (la place d’un enfant disparu, le droit de vie ou de mort sur sa mère), cousine avec le Mathias de La Sentinelle, film peuplé de tombes et de mausolées, qui "hérite" d’une tête de mort, symbole de 50 ans de guerre froide. Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) mettait en scène des lignées de maîtres de conférence rivaux. Rois et reine s’achevait sur l’élaboration d’un arbre généalogique, etc.
La force implacable d'Un conte de Noël ? Evoquer ce qui cimente une famille tout en la lézardant : les liens du sang, la question de la légitimité (chacun, ici, veut être le bon ou le mauvais fils), les rapports parents-enfants, les pièces rapportées, les "guerres" de religion, le passé qui ne passe pas, les fantômes – les Vuillard en ont un à la cave qu’ils surnomment Anatole –, le poids des non-dits, etc. Un conte de Noël dit exactement ce qu’on n’avoue pas d’ordinaire en société via une explosion de répliques au tir parfaitement ajusté. "Je ne t’ai jamais aimé" assène ainsi Junon à son fils. "Je me réjouis de sa déchéance", lâche Elizabeth en parlant de son frère. En 72 heures intenses, chacun y va de son ressentiment, de sa rancœur, ouvre son cœur, montre ses plaies.

Anne Consigny et Emmanuelle Devos dans "Un conte de Noël"

Spécialiste des apartés romanesques, Arnaud Desplechin fait comme toujours la part belle aux filles. Emmanuelle Devos, d'abord, amoureuse juive d’Henri, apte à poser à son homme les bonnes questions : "Qui t’a rendu comme ça ?", en se tartinant une bonne tranche de pâté car elle a un petit creux. Chiara Mastroianni, ensuite, qui consomme enfin un amour d’antan (Simon Capelluto, parfait) dans une belle scène d’amour aux plans fiévreux et morcelés. Anne Consigny, enfin, en sœur belliqueuse que la séquence finale vient pourtant racheter.
Entre confessions d’Henri le narquois et de Junon la terrible s’adressant directement à la caméra et psychanalyse sauvage, Un conte de Noël s’achève sur la greffe de moelle, le départ des enfants et l’apaisement d’Elizabeth. Quelque chose est passé qui nous rend tous un peu moins bêtes.

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