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"La nuit espagnole : Flamenco"

11.08.2008

Le musée dansant

Tout l’été, le flamenco fait vibrer le Petit Palais. La chorégraphe Dominique Rebaud a conçu un programme de performances qui entre en résonance avec l’exposition "La nuit espagnole". Elle a aussi demandé à Christian Lacroix de présenter ses créations "flamenca".

Lorène de Bonnay

"La nuit espagnole : Flamenco" : entre culture populaire et avant-garde
L’art du flamenco s’exprime par le chant, la danse et la guitare. Influencé par les rythmes afro-américains et l’héritage judéo-arabe, il puise aux sources de la musique espagnole. Il naît dans le prolétariat des villes andalouses du XVIIIe siècle, en relation avec les spectacles urbains (comme la corrida ou la Semaine Sainte). L’exposition "La nuit espagnole" s’ouvre et se ferme sur deux moments clés de l’histoire du flamenco : 1865 (Manet voyage en Espagne ; Silverio Franconnetti, de retour d’Amérique du Sud, pose les bases du cante flamenco ; la liaison ferroviaire Paris-Andalousie, via Madrid, ne tardera pas à être achevée) et 1936 (La Argentina décède et c’est le début de la Guerre Civile).
Entre ces deux dates, se déploie une série d’événements artistiques que la scénographie des dix salles met en lumière : Georges Bizet crée son opéra Carmen, Edgar Degas sculpte des Danseuses espagnoles, Ramon Casas (1894) immortalise la danseuse flamenca dans une lithographie publicitaire vantant les mérites de l’anis, enfin, les avant-gardes des années 1920 et 1930 (comme Francis Picabia, Robert Delaunay, Federico García Lorca) utilisent les motifs du flamenco comme supports d’une expérimentation formelle.
Parmi les 150 œuvres exposées, se trouvent notamment des films (Danses espagnoles de Louis Lumière et L’étoile de mer de Man Ray – inspiré du poème de Robert Desnos).
Plusieurs tableaux représentent les fameux "cafés cantantes" où règne une atmosphère ambivalente, entre fête et mort, grotesque et tragique. Le motif de la guitare si cher à Pablo Picasso est aussi très présent. Enfin, peintures, sculptures, gravures, dessins, photographies, costumes ou documentaires mettent à l’honneur la figure de la "Bailaora Flamenca". De la Carmen de Prosper Mérimée à la danseuse Carmen Amaya ou La Argentina, en passant par les Gitanes de Hermenegildo Anglada Camarasa, les andalouses de Joaquín Sorolla, la flamenca stylisée de Kees Van Dongen, les danseuses-squelettes de Carlos González Ragel ou la Danseuse espagnole de Joan Miró, une chose demeure : la force émotive du flamenco.

Aujourd’hui encore, le flamenco irrigue la modernité. Il inspire les collections haute couture de Christian Lacroix depuis 1989 (boléro matador, robe flamenco en mousseline, poncho de dentelle). Il nourrit aussi les créations contemporaines de la compagnie Camargo-Dominique Rebaud : Noir, Improvisations, Chair de poule et Aguardiante.
Dominique Rebaud s’est formée à la danse contemporaine dans la compagnie de Marie Zighera, au milieu des années 1970. Elle suit les cours de Carolyn Carlson à l’Opéra Garnier, avant d’étudier sous la houlette de Alwin Nikolais. Parallèlement, elle entame des études de Lettres. Plus tard, elle co-fonde le Groupe Lolita (un collectif de créations en danse contemporaine), enseigne la danse en France et à l’étranger, devient lauréate de la fondation Beaumarchais et du Prix Villa Médicis. En 1992, la chorégraphe crée la compagnie Camargo (une équipe de dix personnes structurée autour de sept danseurs), et s’associe à des structures culturelles au travers de nombreuses résidences.

Dominique Rebaud dans 'Noir'

FEMMES : Quelle votre représentation du flamenco, personnellement et en tant que chorégraphe ?
Dominique Rebaud : Le flamenco m’accompagne depuis toujours. C’est une source d’inspiration très forte. Petite, lorsque j’habitais à Perpignan, je prenais des cours de flamenco et j’allais à Barcelone assister à des démonstrations. Il y a une vingtaine d’années, j’ai découvert Carmen Amaya à la Cinémathèque ; je commençai alors la danse contemporaine. Ma vie durant, le flamenco a toujours reflété une certaine image de la danse – liée à l’énergie, l’investissement, la liberté.

FEMMES : Comment est né ce projet autour de l’exposition ?
Dominique Rebaud : C’est une commande de la Mairie de Paris. Le Petit Palais cherchait des artistes contemporains sensibles à des formes traditionnelles. Claude Barthélémy (musicien de free jazz) et moi travaillions déjà autour de l’idée de "partage". Lorsque nous avons reçu le dossier de presse de l’exposition "La nuit espagnole", nous étions en train de monter Noir pour "La Nuit des musées" : quelle correspondance ! Quant aux autres artistes invités – que je connais depuis longtemps – tous ont des relations personnelles avec l’Espagne. Je leur ai demandé des choses que je connaissais de leur travail et en accord avec le propos de l’exposition. Chacun est venu choisir son lieu, a travaillé librement. Quel plaisir de répondre à cela !

FEMMES : Sur quels axes avez-vous travaillé pour concevoir ce programme de performances ?
Dominique Rebaud : Le flamenco est un sujet plein de ramifications. Nous nous sommes beaucoup intéressés à un certain "état de corps" : le mélange entre des mouvements très posés et des relâchés est très riche pour un danseur. La figure du danseur seul dans le flamenco est inspirante aussi. Elle ouvre plein de possibilités. Les cultures américaine et orientale qui ont construit le flamenco nous ont également influencé : dans une des performances par exemple, une femme danse du swing et un mélange de tango et de passo. On dirait qu’elle vibre, comme un moteur. Le flamenco appelle cela el duende, la transe. Enfin, la relation entre danseurs et musiciens a ouvert de nombreuses pistes de travail. Il est si rare de pouvoir travailler avec des musiciens en direct. Un danseur contemporain a dû ainsi improviser, réagir dans le présent, à la musique d’un guitariste de flamenco !

FEMMES : De quelle façon votre création Noir revisite-t-elle l’univers du flamenco ?
Dominique Rebaud : Noir évoque ce qui apparaît et disparaît, ce qu’on devine, mais aussi la vie et la mort. Comme le flamenco. Dans mes trois solos, je me suis intéressée au tissu (car la danseuse flamenca a d’abord comme partenaire sa robe), à une émotion (l’idée de la colère contre soi est très présente dans le flamenco) et au lien spécial noué entre danseur et musicien (j’ai voulu être assise sur une chaise, comme le guitariste, et jouer avec le tissu comme d’un instrument). Par ailleurs, j’ai voulu rendre hommage à l’histoire de la danse, à Martin Graham, afin de montrer que je m’inscris dans plusieurs filiations : celle du flamenco mais aussi celle d’un maître.

FEMMES : Que retirez-vous de cette expérience (danser au Petit Palais autour d’une exposition) ?
Dominique Rebaud : La danse a tout à faire dans les musées. Elle s’inscrit dans de multiples espaces, hors des théâtres à l’italienne. La preuve, les visiteurs sont ravis de cheminer à leur guise entre les robes de Christian Lacroix, l’exposition temporaire et les spectacles gratuits dans le jardin ! La réflexion autour des lieux où danser avance.

FEMMES : La danse vous paraît-elle "populaire" ?
Dominique Rebaud : Entrer dans la danse contemporaine n’est pas simple, mais on n’a plus à persuader les gens comme il y a vingt ans. La question du "populaire" m’intéresse : je travaille beaucoup sur les bals, les carnavals, la rue. Récemment, j’ai constaté auprès de communautés tchadiennes et maliennes que la langue se perdait, mais pas la danse. La danse est un lieu important de la société et de chaque être humain. Elle n’est pas un divertissement, elle possède une gravité. Le flamenco le dit fort bien.

FEMMES : Quels sont vos projets ?
Dominique Rebaud : Le 28 septembre, nous organisons à Bagneux (notre lieu actuel de résidence) une grande chorégraphie déambulatoire pour 200 personnes : Dansons a été créée à partir d’une collecte de danses diverses (de la banlieue, des marins de Dieppe etc) et réunira amateurs et professionnels. La performance Noir sera également présentée en septembre aux Escales Improbables de Montréal – un festival qui se demande comment les formes artistiques vont à la rencontre des gens…

"La nuit espagnole : Flamenco, avant-garde et culture populaire, 1865-1936" : jusqu’au 31 août au Petit Palais (Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, avenue Winston Churchill 75008 Paris)

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