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Le rouge au Musée des Arts Décoratifs
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"Aussi rouge que possible..."
Tous les dix-huit mois, la galerie d’étude du Musée des arts décoratifs expose des objets issus des collections foisonnantes du Musée, autour d’un thème fédérateur. Le nouvel accrochage intitulé "Aussi rouge que possible…" réunit affiches, textiles, papiers peints, objets mobiliers, jouets et accessoires de mode. L’idée est d’évoquer des domaines où le rouge apparaît de façon incontournable en Occident – du Moyen Âge à nos jours. La couleur est envisagée à travers ses supports, ses matériaux, ses techniques et ses symboles.
Entretien avec Monique Blanc, commissaire de l’exposition-accrochage et conservatrice au Musée (département Moyen Âge-Renaissance).
FEMMES : Comment est née l’idée de cet accrochage thématique?
Monique Blanc : J’ai énormément travaillé sur la couleur depuis quinze ans et notamment sur le noir. Comme ce thème a donné lieu à de nombreuses expositions d’art contemporain, le sujet était épuisé. Nous avons alors pensé au rouge – une des trois couleurs fondamentales (avec le noir et le blanc). L’idée était de montrer toutes les gammes de rouges, tous les symboles possibles et toutes les techniques. Nous avons donc construit différentes thématiques, déclinées en douze salles. Ensuite, nous avons puisé au cœur de nos collections, dans les réserves des quatre musées (Arts Décoratifs, Mode, Publicité, Nissim de Camondo) pour sélectionner les objets. L’accrochage aurait pu être plus important mais nous manquons de place. En tout cas, cette nouvelle rotation est l’occasion de restaurer des objets, de repenser la muséographie de l’espace et de faire avancer la recherche (les étudiants de l’école Camondo travaillent dans la galerie d’étude). Le musée est une association de collectionneurs, pas un musée de beaux arts. Telle est son originalité.
FEMMES : Les objets exposés sont arrachés de leur contexte d’origine. Est-ce que ça ne les prive pas d’une partie de leur signification ?
Monique Blanc : "Aussi rouge que possible" est une exposition complètement transversale. Son but est justement de donner un sens à des objets isolés, rarement exposés, en les plaçant dans un message d’ensemble. Les différentes sections (pouvoir, habits, intérieurs, volupté, enfer, enfance, danger, matières, techniques) permettent de rendre aux objets leur signification historique, culturelle et sociologique.
FEMMES : Comment est conçu ce parcours ?
Monique Blanc : Nous avons prévu plusieurs entrées pour découvrir librement les différents rouges. Néanmoins, les douze salles sont réparties sur deux niveaux afin d’insister sur deux aspects : la symbolique du rouge et son utilisation technique et matérielle (porphyre, cuirs, papiers, plastiques, textiles, céramiques, verres). Le rouge est la couleur emblématique du pouvoir de l’Homme : des portraits montrent que le magistrat revêt une toge rouge (en plus, la loi est "rouge", depuis la rédaction des lois sanctuaires). Cette couleur incarne aussi le pouvoir céleste (celle de dieu le Père – représenté dans une tapisserie médiévale du Jugement dernier). Cette tradition du rouge-pouvoir remonte aux Grecs et aux Romains : un empereur comme Hadrien portait une robe pourpre (issue du murex, un coquillage des côtes phéniciennes). Autre symbole, la politique. Beaucoup d’affiches ont comme dénominateur commun un drapeau, représentant le sang versé au nom d’une idée (la révolution en 1791, la lutte sous Mao, le socialisme en 1981 avec la rose).
FEMMES : Le rouge est lourd de sens dans l’histoire occidentale…
Monique Blanc : Oui, "le rouge est la couleur par excellence", rappelle Michel Pastoureau (Dictionnaire des couleurs de notre temps, 1992). C’est la teinte la plus vive de la gamme chromatique. Elle attire les enfants (dès l’an 1000, le Petit Chaperon rouge porte un pot de beurre blanc à sa mère-grand et croise le loup noir !). Le rouge a une longueur d’onde élevée qui entraîne la poussée d’une tension artérielle. Cette couleur fait réagir très vite le couple œil-cerveau : voilà pourquoi elle est utilisée pour les uniformes (de pompiers, des soldats) ou pour des panneaux. Le rouge a été maîtrisé très tôt en peinture et en teinture, grâce à la technique ancestrale du mordançage (un mordant permet de fixer le colorant). C’est une couleur profondément ambivalente en Occident. Elle renvoie au sang du Christ et au feu. Il suffit d’observer sa dimension mystique dans l’iconographie médiévale. Les Vanités représentent des crânes entourés de flammes infernales...
FEMMES : Aujourd’hui, la couleur rouge est-elle toujours aussi connotée ?
Monique Blanc : Elle le reste pour les femmes. Je dis toujours que lorsqu’une femme apparaît dans un dîner avec une robe rouge, c’est elle que l’on remarque le plus. Le rouge est toujours sensuel. La permanence du goût pour cette couleur transparaît aussi dans les intérieurs : on peut avoir un canapé, des rideaux, des tapis orientaux, ou des murs rouges. C’est une couleur chaleureuse et dynamique ; plus facile à avoir chez soi que le violet ou le rose !
Le rouge dans la mode féminine : entre séduction et transgression
- Dans les codes vestimentaires de l’ancien régime, le rouge est réservé à la classe aristocratique : le rouge pourpre est destiné aux nobles et le rouge garance aux paysans.
- Jusqu’à la fin du XIXe siècle, on se marie en rouge pour souligner l’exceptionnalité de ce jour.
- Le sous-vêtement rouge est issu du monde de la prostitution : c’est une couleur distinctive qu’arborent les courtisanes (des lanternes rouges sont accrochées sur les maisons closes).
"Cette femme était vêtue de pourpre et d’écarlate, et parée d’or, de pierres précieuses et de perles. Elle tenait dans sa main une coupe d’or, remplie d’abominations et des impuretés de la prostitution" (Apocalypse)
- Au XXe la mode colorée se répand : lingerie aguichante, maquillage et accessoires pullulent. Bouche vermillon et pommettes rouges inspirent les affichistes comme Gruau. Le studio 65 prend modèle sur Mae West pour réaliser son fameux canapé.
- Le luxe s’approprie le rouge : les coffrets à bijoux, bottines ou mallettes de voyage sont doublés d’un mystérieux tissu grenat. Enfin la haute couture – de Chanel à Valentino – raffole du rouge.
"Par exemple, Madame, le jour où vous deviez dîner chez Mme de Saint-Euverte, avant d’aller chez la princesse de Guermantes, vous aviez une robe toute rouge, avec des souliers rouges ; vous étiez inouïe, vous aviez l’air d’une espèce de grande fleur de sang, d’un rubis en flammes…" (La prisonnière de Proust)
"Aussi rouge que possible" au Musée des Arts Décoratifs (107, rue de Rivoli 75001 Paris), jusqu’au 1er novembre 2009 - Renseignements au 01 44 55 57 50 et sur www.lesartsdecoratifs.fr



