- AAA Taille de texte
- Envoyer à un(e) ami(e)
- Imprimer cette page
- Ajouter un commentaire
Rencontre avec un honnête homme
Sensibilité aux autres et recherche autour de l’écriture distinguent cet auteur à nul autre pareil.
Il suffit parfois d’un mot, d’une phrase, d’une réflexion d’un personnage dont la consistance vous emplit, pour que l’on éprouve la furieuse envie de rencontrer son créateur. Colum McCann est de ceux-là. Discret, l’œil bleu et fixe, comme habité, cet Irlandais habitant New York est un subtil mélange d’affabilité, de modestie et de pugnacité, des caractéristiques que l’on retrouve dans chacun de ses romans. Car McCann est exigeant et fait preuve d’une véritable “conscience professionnelle”, là où tant d’autres en manquent cruellement.
“À 21 ans, j’ai quitté un poste enviable à l’Irish Times pour tenter l’écriture. Après un été passé à rédiger quelques lignes, je suis arrivé à la conclusion que je n’avais pas assez vécu.” Qu’à cela ne tienne, le voilà traversant l’Amérique, avalant à vélo 18 000 kilomètres et autant d’expériences qui feront le terreau de son premier récit. Depuis, l’enthousiasme et le goût de l’effort ne l’ont jamais quitté.
Il livre ainsi ses romans au compte-gouttes, le temps de rassembler la documentation, de réfléchir à ses personnages, de construire son texte. Pour Zoli qui entrait au cœur de la communauté tzigane, il lui fallut quatre ans, au moins autant pour Danseur, une biographie romancée de Noureïev ou Les Saisons de la nuit, qui déroulaient un siècle de fureur new-yorkaise. Son maître ? Michael Ondaatje qui publie rarement plus de deux livres dans une décennie. Pour Et que le monde poursuive sa course folle, qui situe son action dans le New York des années 1970, McCann avoue deux ans et quelques de travail, dont six mois intégralement consacrés à Tillie, une prostituée au grand cœur, son personnage préféré.
Big Apple, donc, à l’époque où les mères pleuraient leurs fils morts au Vietnam, où le Bronx était une zone de non-droit et où les prémices d’Internet naissaient dans le secret des laboratoires militaires. Astucieusement, McCann relie les destins de ses très nombreux personnages autour de la figure de Philippe Petit, le fildefériste qui défia les tours jumelles. Via ce procédé, il installe une subtile métaphore du 11-Septembre ravivant dans des pages saisissantes les images qui plongèrent le monde dans l’effroi : les passants levant les yeux vers le ciel lumineux, observant les édifices, incrédules, et suspendant leurs activités et le temps à l’équilibre d’un homme dansant sur un câble… Métaphore aussi de l’Irak, autre conflit embourbé.
Il y a des correspondances évidentes entre les deux époques, mais McCann, modeste, préfère évoquer le présent à la lumière du passé. “Pour écrire sur le 11-Septembre, il me faudrait attendre une vingtaine d’années.” Attendre que l’histoire ait fait son chemin, que l’on replace cette tragédie dans son contexte et non dans la seule émotion collective relayée par l’image. Pour l’écrivain, il y a eu une certaine indécence, un “manque d’empathie” dans la façon dont les Américains ont réagi au 11-Septembre, tragédie “qui a occulté les autres drames de la planète”. L’empathie, parlons-en, est la marque de fabrique de cet auteur à nul autre pareil.
À propos de Corrigan, sorte de Jésus postmoderne qui illumine son roman, il écrit : “Il préfère mourir le cœur nu plutôt que de finir du côté des cyniques.” Une phrase qu’il précise en ces termes : “Quitte à être taxé de naïf, j’aime à penser que la bonté est plus belle, plus difficile et surtout plus rare…” C’est sans doute là que réside son secret, dans cette sensibilité aux autres, dans cette constante recherche autour de l’écriture, de la construction et surtout de la crédibilité de ses personnages. À l’issue de la rencontre, le pressentiment se mue en certitude : Colum McCann est un écrivain rare.
|
|
Et que le monde poursuive sa course folle de Colum McCann - Traduit de l’anglais par Jean-Luc Piningre - Belfond, 448 p., 22 euros. |



