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L'elficologie racontée aux adultes
Auteur des "Contes du Petit Peuple" (1997), des "Contes de crimes" (2000), et des trois Grandes Encyclopédies des elfes, des lutins et des fées, avant ses "Comptines assassines", version sanglante et démoniaque des histoires qui ont hanté notre enfance, Pierre Dubois n’est pas un écrivain comme les autres. Son interview ne pouvait pas être ordinaire !
Sur les conseils avisés de son attachée de presse, nous avions rendez-vous au bar de l’hôtel d’Aubusson, rue Dauphine. Contre l’avis de l’elficologue qui voulait m’entraîner dans un pub irlandais où la bière coulait à flot, beaucoup plus amusante et sympathique que la tasse de chocolat chaud que je lui proposais, je décidai de rester là. C’est ce moment que choisit un facteur de piano pour venir accorder son instrument placé à trois mètres de nous. En sus de la cacophonie hurleuse et turbulente qui noyait nos paroles, l’auteur avait amené un ami qui prenait un malin plaisir à interrompre notre conversation, formant un tintamarre ubuesque d’où quelques notes merveilleuses jaillissaient parfois. L’idée du pub me traversa l’esprit : que n’avais-je accepté la proposition de Pierre Dubois ! On devrait toujours écouter les elfes.
Un dernier conseil : ne prononcez jamais le mot "moustache" en présence de cet ogre bienfaisant car il vous arriverait aussitôt quelque mésaventure. Au son de ce vocable tabou, Pierre Dubois (où qu’il soit, il l’a déjà fait devant un aréopage politique), se rue sur vous et vous assaille de chatouilles. Qui a dit qu’une interview était un exercice sérieux ?
FEMMES : Qui vous a initié au monde des fées ?
Pierre Dubois : Ma mère. Méfiante à l’égard de l’école, elle m’a enseigné une contre-culture : par exemple, quand je lisais trop, elle s’inquiétait. Elle m’emmenait au cinéma voir Robin Hood et Ivanhoe, c’est ainsi que j’ai rencontré Errol Flynn et Liz Taylor. Robin Hood (qui signifie "capuchon", et non Wood, "les bois"), c’est l’esprit frondeur, c’est-à-dire le dieu Pan. Peter Pan est en quelque sorte son enfant, il me fascinait. Deux choses m’ont marqué alors : je passais beaucoup de temps dans la buanderie, lieu de toutes mes découvertes féeriques. La deuxième, c’est la forêt. Nous habitions dans les Ardennes, et quand j’ai quitté ma région, j’ai manqué de forêt ; depuis je n’ai cessé de la recréer ou de m’en rapprocher.
FEMMES : Quand avez-vous commencé à écrire sur le monde des elfes ?
Pierre Dubois : Enfant, je faisais semblant d’écrire car je voulais déjà raconter des histoires. Dès que j’ai su lire, j’ai voulu retrouver, dans des livres, l’univers fantastique des films que m’emmenait voir ma mère. Depuis mes 15 ans, je voulais être édité par Jean-Jacques Pauvert ou personne. Je lui ai envoyé un manuscrit écrit à la plume d’oie, sur un parchemin avec une couverture en cuir. J’ai reçu une lettre de refus. Alors j’ai repris son catalogue et je l’ai complètement recopié à la main, décoré d’enluminures – à l’époque, j’étais aux beaux-arts –, sur du carton à dessin vert et noir, moucheté, et j’avais ajouté des signets en herbe. Pauvert m’a reçu cette fois. Il m’a dit : "C’est bien, laissez-le moi que je regarde." Comme je refusai de lui donner mon unique exemplaire, il m’a répondu : "Restez dans votre jardin, puisque vous ne voulez pas que l’on rentre dans vos allées, mais revenez me voir dans quelques années."
FEMMES : On vous dit "elficologue", d’où vient le terme?
Pierre Dubois : Lorsque j’ai commencé à publier des livres, on me demandait ce que je faisais, je répondais : "Je cherche des traces d’elfes et de lutins". Cela ne faisait pas très sage ! Un jour, j’ai été invité dans une émission littéraire, chez Pivot je crois, et je me suis présenté comme "elficologue". Je venais d’inventer le terme, le suffixe sonnait comme une science. Par la suite, d’autres journalistes intrigués sont venus me voir pour me demander ce qu'était l’elficologie. "C’est l’étude des elfes et des lutins". J’ai même lu que j’allais créer une école des elfes ! Je me suis bien amusé... J’ai commencé à recevoir du courrier de gens qui voulaient devenir "elficologue", me demandant quelles études j’avais suivies.
FEMMES : Alors revenons à la définition de ce mot : "elficologue". Qui fait partie du cercle des élus ? Comment savoir si l’on a des chances de devenir un ami des elfes ?
Pierre Dubois : C’est une démarche secrète, très intime : sentir que l’aventure peut se créer, car il y a quelque chose de magique dans l’air. Cela peut arriver n’importe où n’importe quand, dans la rue, ton jardin ; il se passe soudain quelque chose de différent, tu es attiré par un spectacle particulièrement joli qui te touche, un événement ou une image qui vient puiser dans tes souvenirs d’enfance, ta sensibilité. Le monde des fées est furtif, glissant, espiègle. Chaque jour, notre vie peut se transformer en conte, malgré sa difficulté et les épreuves qui la jalonnent. Comme le Petit Chaperon Rouge qui entre dans la forêt, nous rencontrons des ogres qui veulent nous manger, des dragons et des sorcières qui veulent notre peau. Dès l’enfance, les contes nous murmurent une sorte de récit initiatique qui nous disent : voilà ce que tu vas rencontrer et comment tu dois réagir. Une sorte de fable.
FEMMES : Toutes vos comptines assassines ne se terminent pas forcément mal. Le conte est-il moral ?
Pierre Dubois : Un conte n’est ni bon ni mauvais, les deux coexistent. Les enfants le sentent bien d’ailleurs, ils savent exorciser la peur de la mort quand ils jouent à tuer "pour de faux" leurs ennemis. Les petites filles veulent être à la fois la Belle au bois dormant et la sorcière. Un conte est intemporel et universel. Lorsque je vais dans les écoles raconter mes contes à des enfants déracinés, d’origine marocaine, malienne, sénégalaise, ils sont étonnés que je connaisse les histoires de leurs villages, de leur culture. Car les contes, même si les noms des personnages changent, ont des points communs. On a toujours essayé de les étouffer, dans tous les pays du monde, ils font peur, dérangent, l’orthodoxie et les religions officielles. Du dieu Pan, on a fait un diable.
FEMMES : Pourquoi toutes les époques ou presque regardent-elles les contes avec suspicion ?
Pierre Dubois : Le mot "fée" vient de fatum, qui signifie "destin". Les marraines qui se penchent sur le berceau à la naissance, ce sont les Destinées qui dévident le fil de la vie, puis le tissent. Le conte est féminin par essence de même que la Nature. Or on a voulu désacraliser la nature, en la domptant. Les religions en premier. La fée est devenue sorcière : l’Eglise en a fait une perverse. La Femme a fait alliance avec le serpent, or au départ, il est le symbole de la vie et de la connaissance. On en a fait l’inverse, l’incarnation du mal. La fée, c’est la Mère, la Terre, celle qui enfante et connaît les secrets des hommes. Dans tous les contes, le héros accède au trône par la femme, la fille du roi qui n’a pas de fils. Quand le roi Arthur devient vieux, il devient un sage, la reine Guenièvre va vers le chevalier Lancelot, mais c’est la vie, c’est normal. Tout le monde l’accepte jusqu’à Chrétien de Troyes qui réécrit les récits des Chevaliers de la Table ronde, et en fait une traîtresse, une vile séductrice. Or Guenièvre initie Lancelot à poursuivre la quête du roi Arthur.
FEMMES : Vous piochez dans la littérature populaire, une source ouverte à tous. D’autres l’ont fait avant vous…
Pierre Dubois : Tout à fait, puisque le conte est de tradition orale. Grimm l’a très bien fait, même s’il a focalisé sa recherche sur les contes allemands, par nationalisme. En revanche, je n’ai jamais aimé ceux de Perrault : il a transformé les fées en Précieuses ridicules. Andersen, Aymé, Yeats, se sont merveilleusement emparés des contes. Au XXe siècle, après les écrivains, les psychanalystes (Bachelard, Jung) se sont penchés dessus, certes un peu tard. Certains ont même trouvé cela dangereux. Les contes ne sont pas des niaiseries réservées aux enfants.
FEMMES : Comment les récoltez-vous ?
Pierre Dubois : Au départ, j’étais illustrateur, puis j’ai travaillé à la radio, et fait de la télévision. J’ai sillonné les campagnes, à l’époque, j’avais un look assez particulier, habillé de noir avec de longs cheveux noirs, un corbeau sur l’épaule qui s’appelait Nao : cela intriguait et les gens venaient à moi. Puis à force, ma passion pour les contes est devenue publique, et on est venu me raconter sans cesse des histoires.
FEMMES : Quel regard portez-vous sur les Harry Potter, Tara Duncan, et autres Minimoys ?
Pierre Dubois : Aujourd’hui il y a une surabondance de féerie. C’est devenu à la mode alors qu’avant, on nous regardait avec méfiance. J’aime bien Harry Potter, mais je ne supporte pas les Minimoys : ça me gonfle ! Les effets spéciaux remplacent la magie. Attention, car si on fait trop d’argent avec les fées, elles partiront.
FEMMES : Les contes sont-ils pour les enfants ou pour les adultes ?
Pierre Dubois : Depuis l’existence des contes, notre cerveau n’a guère évolué. Nous avons toujours peur que le ciel nous tombe sur la tête. Blanche Neige, la Belle au Bois dormant ne meurent pas : elles dorment pour de très longues années. En fait, elles hibernent et se réveillent au printemps. L’elficologie est une écologie de l’âme. Autrefois les paysans laissaient toujours un petit lopin de terre pour que les fées puissent y vivre. Les oiseaux pouvaient venir y picorer, faire leur nid.
"Comptines assassines" de Pierre Dubois (Hoëbeke) - 19 €



