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Rencontre entre Karl Lagerfeld et Hélène Mercier Arnault
Elle est Hélène Arnault lorsqu’elle accompagne son mari et Hélène Mercier sur scène. Le piano l’a happée à l’âge de six ans, puis ne l’a plus quittée. Pour la première fois, elle raconte cette vie d’artiste virtuose qui l’a menée aux quatre coins de la planète. L’ascèse, la solitude, la joie que lui procure l’exercice quotidien de cet instrument, le désir de transmission, et ses rencontres exceptionnelles : la princesse Diana, Bernadette Chirac, Mstislav Rostropovitch avec qui elle a joué et… Karl Lagerfeld. Le mélomane averti et la musicienne se connaissent depuis toujours, leur semble-t-il. Femmes les a réunis pour une conversation à deux voix.
Le rendez-vous a été donné à la librairie "7L", de Karl Lagerfeld, au 7 rue de Lille à Paris. Le studio est immense et la hauteur sous plafond équivaut à deux étages. Sur les murs, sont couchés, horizontalement sur leur tranche, des livres d'art (photo, peinture, mode). Une table basse en bois, aussi longue que la largeur de la pièce, fait face à un canapé gris taupe de même taille. Hélène Mercier arrive la première, toute de Dior vêtue, une robe en cuir souple, petit blouson assorti. Elle porte des bottes, pas d’escarpins, car elle s’est cassée un doigt de pied peu de temps auparavant. Bientôt rejointe par Karl Lagerfeld. Nous décidons de commencer par les photos.
Karl est assis, Hélène debout, devant un drap blanc, lumière argentée, halo autour des têtes. On recommence à l'envers, Karl debout, c'est mieux, il écarte légèrement les jambes, tient sa veste de ses mains gantées de cuir, le menton en avant, le regard fumé de ses lunettes transperce l'appareil photo : on tient la bonne! Une autre séquence sur les escaliers et puis... non! "C'est comme lorsqu'on enregistre un disque, commente Hélène, plus on fait de versions, plus elles sont mauvaises, et l’on revient toujours à la première!".
Qui pourrait deviner en observant la scène que la femme qui déplie ses longues jambes d’un bout à l’autre de la pièce est une pianiste à la renommée internationale ? Cette Québecquoise (elle a gardé un léger accent charmant) a très tôt quitté sa famille pour rejoindre l’Académie de Vienne en Autriche, invitée par le professeur Dieter Weber. Puis ce furent New York, à la Juilliard School, et Paris au Conservatoire national Supérieur et à l’Ecole Normale de Musique… Depuis, elle a joué dans des dizaines de formations, de festivals, seule ou avec d’autre pianistes tels que Louis Lortie, Brigitte Engerer, Boris Berezovsky…
Depuis combien de temps vous connaissez-vous ?
Hélène Arnault : Depuis plusieurs années, mais Karl vous vous rappelez les dates mieux que moi !
Karl Lagerfeld : Je n’aime pas dater, j’ai l’impression que nous nous sommes toujours connus.
Quelle langue parlez-vous entre vous (Hélène Mercier-Arnault a vécu à Vienne à l’adolescence lorsqu’elle était l’élève de Dieter Weber) ?
H A. : Français, j’ai un peu oublié mon allemand
K.L. (en riant) : Disons que mon français n’est pas si mauvais !
Au fil des notes est votre premier livre…
H.A. : Mon premier et mon dernier ! (rires) Ce fut très dur car je suis perfectionniste. Je ne pouvais pas le faire en dilettante. Jusqu’au dernier jour (l’écriture aura duré deux ans), j’ai apporté des corrections au texte et je doute encore.
Est-ce un livre sur la musique ou une autobiographie ?
H.A. : C’est un livre sur mon enfance, ma formation de musicienne, puis sur ma vie de pianiste, de concert en concert, et c’est en même temps un hommage à ma sœur aînée qui était violoniste.
K.L. : Quelle différence d’âge aviez-vous avec votre sœur ?
H.A. : Madeleine avait six ans de plus que moi. Lorsqu’on est petit, cela compte beaucoup. Elle jouait du violon, c’est grâce à elle que j’ai voulu me mettre au piano. Lorsqu’on (Olivier Bellamy, journaliste à Radio Classique, NDLR) m’a proposé d’écrire ce livre, j’ai immédiatement accepté, car je pense que ce n’est pas si courant de pouvoir parler de musique classique. Saisir cette opportunité était une chance.
K.L. : Son livre est un parcours musical. Lorsque je l’ai lu, c’est comme si je l’entendais me raconter toutes ces anecdotes ; j’ai aussi découvert des choses la concernant, cela reste quand même sa voix. Au ton, on sent qu’elle n’a pas eu recours à une tierce personne. Elle écrit comme elle parle !
HL : Je parle d’abord de musique. Tous les épisodes et les proches que j’évoque, le sont à travers ce prisme. J’ai aussi voulu répondre aux questions que l’on me pose régulièrement : les répétitions, l’importance des chefs d’orchestre, mes goûts musicaux…
Vous parlez de Karl Lagerfeld « profondément mélomane » :
H.A. : Oui, je raconte que la maison Steinway, pour célébrer son cent cinquantième anniversaire, lui avait demandé de dessiner un piano. Si j’avais voulu décrire vraiment Karl, un chapitre n’aurait pas suffi !
Etes-vous fan l’un de l’autre ?
H.A. : Oui ! J’assiste à ses défilés pour la maison Fendi.
K.L. : Je vais à ses concerts… Bien que ce soit douloureux pour moi d’écouter jouer une amie car j’ai peur pour elle, je suis aussi tendu que si j’étais moi-même sur scène. Je redoute la faute.
H.A. : J’ignore comment il fait, mais Karl arrive toujours à savoir quand et où je me produis. A chaque fois, il a un geste pour moi, même s’il ne peut pas se déplacer, il m’envoie des bouquets somptueux. Les musiciens qui jouent avec moi sont souvent impressionnés. Dans mon livre, je fais allusion à une répétition à Leipzig : Karl m’avait fait porter des fleurs depuis Hambourg, à trois heures de voiture !
K.L. : on m’avait dit qu’il n’y en avait pas de belles à Leipzig. Je connais ces veilles de concert, dans ces grandes salles, c’est glacial. Une fleur donne de la chaleur.
Lorsque vous vous voyez, parlez-vous plutôt de mode ou de musique ?
H.A. : Nous parlons de tout. Il y a des gens avec qui l’échange se fait uniquement sur le mode interrogatif, avec Karl, c’est tout le contraire, aucun des deux ne pose de questions à l’autre.
K.L. : Le monde est grave, nous avons besoin d’un peu de futilité et de légèreté ! Hélène a beaucoup d’humour, j’en profite : nous avons les mêmes dents acérées.
Avez-vous joué d’un instrument de musique ?
K.L. : J’ai joué un peu au piano, mais si mal qu’on m’a interdit de poursuivre. On m’a mis un crayon entre les mains et on m’a dit : « dessine », ça coûtait moins cher et c’était moins désagréable pour les oreilles de mon entourage !
H.A. : Cela ne vous a pas si mal réussi ! Finalement, votre mère a eu raison. Elle-même était violoniste…
K.L. : oui, mais pas professionnelle. Elle s’exerçait 3 à 4 heures par jour, et puis un jour elle a tout arrêté, sans explication. Je lui ai demandé pourquoi. Elle a répondu que cela ne me regardait pas ! Depuis, je voue une haine aux pianistes (rires), je suis jaloux quand je les entends, car je ne saurai jamais jouer comme eux ! Alors, mieux vaut s’abstenir.
Vous écoutez de la musique en travaillant ?
K.L. : Le seul moment où j’ai besoin d’être totalement silencieux, c’est lorsque je crée, que j’invente l’idée du vêtement. Ensuite, quand j’exécute mes croquis, ou que je prends des photos, je peux le faire avec n’importe quel fond musical sauf du classique : cela demande de l’attention, et c’est trop fort émotionnellement.
H.A. : Je suis entièrement d’accord avec Karl. Moi-même je n’utilise quasiment pas l’ipod, je n’aime pas cela, je préfère partir avec quelque bons vieux CD sous le bras, sélectionnés en fonction du moment. Parfois, pour aller courir, j’emporte mon baladeur que mes enfants m’ont programmé, mais généralement, je préfère laisser divaguer mon esprit et mes idées. Mon écoute de la musique est trop active.
K.L. : … Parce que c’est votre métier ! Je trouve que de nos jours, la musique est galvaudée. Avant l’invention des chaînes hifi, le seul endroit où l’on pouvait écouter de la musique et voir des chanteurs, c’était l’Opéra. A l’époque, c’était un événement. Personnellement, je réserve le classique à mes week-ends, pendant mes lectures solitaires. Après avoir lu votre livre Hélène, j’ai voulu réécouter les trois versions des Variations Goldberg interprétées par Glenn Gould, je voulais entendre leur différence puisque vous en parliez.
H.A. : En fait, il y a eu deux enregistrements en studio (un de 1955 et un autre de 1981), ce que vous appelez la troisième est une version live. La dernière est sans conteste celle qui me touche le plus. Vous aviez ces enregistrements chez vous ?
K.L. : Oui, j’ai près de 200 ipod sur lesquels j’ai enregistré l’intégralité de mes disques. Ainsi je conserve tout. Bernard (Arnault) m’a offert un jour une valise dans laquelle je range 70 ipods de la première génération, il y en a pour chaque style de musique : jazz, classique, rock, électro, etc. je peux aussi les classer par période musicale : du XVIIIème à aujourd’hui, etc. Mes dix favoris sont à portée de main, j’aime les écouter de façon aléatoire.
Quel serait le tiercé gagnant : un interprète, un chef d’orchestre, un compositeur ?
K.L. : Je suis un admirateur absolu d’Arthur Schnabel (pianiste allemand né en Pologne mort en 1951, NDLR), notamment dans ses interprétations de Brahms. J’adore le piano seul plus encore qu’au milieu d’un ensemble.
H.A. : Mon idéal de pianiste reste Wilhelm Kempf, et mes chefs favoris : Wilhelm Fürtwängler, Carlos Kleiber, Karajan, et Kurt Masur.
K.L. : Chez les compositeurs, j’ai une prédilection pour l’école allemande, mais dans mon cas, ce n’est peut-être pas objectif.
H.A. : Si je partais sur une île déserte, j’emporterais Beethoven. En même temps, j’ai besoin de la diversité. Chaque compositeur permet de grandir, l’un en réclame un autre.
Vous empruntez cette phrase au pianiste Dinu Lipatt : «J’aime Bach et Mozart. Mais eux, m’aiment-ils ? » Et vous, quels compositeurs vous aiment ?
H.A. : On dit souvent que Beethoven et Ravel me vont bien.
K.L. : Je vous ai entendu interpréter du Liszt. C’était très bon.
Pourtant, la musique contemporaine n’est pas votre tasse de thé…
H.A. : C’est un langage très cérébral, réservé la plupart du temps à des musiciens qui déchiffrent comme ils respirent. Il existe un noyau de spécialistes. D’ailleurs, c’est très rare qu’un programme soit uniquement composé d’œuvres contemporaines.
Seriez-vous prêt à tout abandonner pour assouvir votre passion ?
K.L. : Vous parlez à une mère de famille, la musique ne peut pas être sa priorité ! D’ailleurs, c’est mauvais d’avoir une seule passion. Hélène a trois vies. C’est là que réside sa difficulté : trouver du temps pour répéter, préserver des moments de solitude, c’est un luxe pour lequel il faut lutter.
H.A. : La musique me donne une force intérieure. J’en ai besoin, elle me définit. Mais comme toutes les mères, je culpabilise aussi.
Un point commun entre vos vies semble être l’alternance d’ombre et de lumière : l’ascèse de l’exercice et le triomphe public. Aimez-vous être sur scène ?
H.A. : Parfois oui, parfois non. La scène n’est pas que du pur bonheur. J’ai plus ou moins le trac, il peut disparaître aussitôt qu’il est venu.
K.L. : De mon côté, ce n’est pas comparable, j’ai une équipe avec moi ; avant un défilé, il y a une série de garde-fous, des filets de sécurité. Hélène est seule devant son piano, si son doigt glisse, c’est la fausse note.
Etes-vous sensibles aux critiques ?
K.L. : Je suis indifférent. Au fond de moi, je sais toujours si j’ai réussi ou raté mon défilé. De toute façon, le verdict c’est le public qui le donne. Sans résumer la mode uniquement à du marketing, si la collection se vend, c’est qu’elle était bonne.
H.A. : Depuis mon plus jeune âge, je vis avec, j’ai appris à m’en protéger, je ne les lis pas. En outre, c’est très subjectif, vous pouvez avoir deux journalistes dans la salle, l’un criera au génie et l’autre sera déçu.
K.L. : Il faut rester intuitif, se faire confiance.
H.A. : J’essaie de transmettre une émotion
K.L. : Je ne suis jamais content, et c’est mon meilleur moteur.
Le luxe pour vous, c’est…
(en cœur) le temps ! K.L. : Nous aimerions avoir des journées de 48 heures.
Qu’est-ce que la célébrité ? A quoi sert-elle ?
K.L. : On ne fait pas les choses pour être célèbre. C’est une conséquence qu’il faut supporter. Lorsque je me poste devant ma fenêtre grande ouverte quai voltaire, des Japonais me prennent en photo depuis les bateaux-mouches et me font de grands signes. Je ne vais plus à aucun concert parce que les gens m’importunent, me prennent par le bras, me touchent en permanence.
H.A. : Je ne me considère par comme quelqu’un de célèbre, je suis une pianiste parmi d’autres, dans un milieu relativement à l’abri des regards. Rien en comparaison avec celui de la mode.
Oscar Wilde écrivait dans la préface de son roman Le portrait de Dorian Gray : « Tout art est totalement inutile ». Etes-vous des passeurs, des convoyeurs du beau ?
H.A. : Pas du beau, non, un passeur d’émotions. Et puis, l’Art n’est pas uniquement au service du beau.
K.L. : En dessinant des collections pour plusieurs maisons, je fais travailler des centaines d’artisans, brodeurs, couturiers. Je suis au contraire très utile à beaucoup de gens.
Au fil des notes... d'Hélène Mercier-Arnault, Plon, 185 p., 19,90 euros.



