- AAA Taille de texte
- Envoyer à un(e) ami(e)
- Imprimer cette page
- Ajouter un commentaire
Daniel Alarcón, chercheur d'hommes
Dans une prose onirique, à la limite de la science-fiction, Daniel Alarcón signe un premier roman très politique, digne des grands maîtres de la littérature sud-américaine. Gros plan sur l'auteur péruvien de "Lost City Radio", également directeur adjoint d'"Etiqueta Negra", mensuel littéraire de Lima.
Avec son physique de rappeur – jean baggy et bonnet de laine enfoncé jusqu’aux oreilles —, on ne lui donne pas 30 ans, pourtant, sa plume fait bien plus que son âge. Daniel Alarcón, né à Lima et arrivé aux Etats-Unis à trois ans, est de ceux que la vie a fait grandir plus vite que d’autres. Lui n’a pas souffert dans sa chair de la dictature, mais chez les Alarcón, tous les dimanches, on écoutait sur cassettes les enregistrements des messages de la famille restée au pays. De 1980 à 2000, le Pérou fut plongé dans une guerre civile qui a fait 69 000 victimes, morts ou disparus. L’un d’eux était le grand oncle de Daniel.
Quinze ans plus tard, le jeune homme a eu envie de se pencher sur cette période sombre, quasi invisible tant "on n’en parlait pas". Venu à Lima pour ses études d’ethnologie, il ramasse rapidement la matière d’un futur livre.
C’est en donnant des cours de photos à des jeunes Quetchua qu’il entend parler pour la première fois de villages fantômes. Abandonnés par leurs habitants à cause de l’armée et des guérilleros, ou pour des raisons économiques, ils ont été rayés des cartes. Or, "lorsqu’on n’a plus de nom, on n’existe pas". Afin d’aider les familles à retrouver leurs proches, une émission de radio, Buscapersonas (Perdu de vue) permet aux auditeurs de donner à l’antenne les noms des disparus, aboutissant "parfois à des retrouvailles spectaculaires". Daniel tient son sujet.
Nourri de dizaines d’entretiens, Lost City Radio signe la naissance d’un vrai romancier. Le magazine américain Granta ne s’y est d’ailleurs pas trompé en le classant parmi les vingt meilleurs jeunes écrivains des Etats-Unis aux côtés de Jonathan Safran Foer et Nicole Krauss en 2007.
Avec cette voix forte, le Pérou semble avoir trouvé son nouveau César Moro, poète péruvien qui écrivait lui aussi en anglais.
Extrait de Lost City Radio de Daniel Alarcón
"Ils ont interrompu l'émission de Norma ce matin-là parce qu'un garçon avait été déposé à la station. Il était silencieux et maigre, et il tenait un mot à la main. Les gens à la réception l'avaient laissé entrer. Une réunion avait été organisée.
La salle de conférences était inondée de lumière et offrait une vue panoramique sur la ville, vers l'est en direction des montagnes. Lorsque Norma est entrée, Elmer était assis à la tête de la table et se frottait le visage comme s'il venait de se réveiller d'un sommeil sans repos, insatisfaisant. Il a hoché la tête au moment où elle s'est assise, puis s'est mis à bâiller tout en tripotant le capuchon d'une fiole de médicaments qu'il avait sortie de sa poche. "Va me chercher de l'eau, a-t-il grogné en direction de son assistant. Et vide ces cendriers, Len. Nom de Dieu."
Les yeux fixés sur ses pieds, le garçon était assis sur une chaise très raide, en face d'Elmer. Il était mince, l'air fragile, et ses yeux étaient trop petits pour son visage. Il avait le crâne rasé – pour se débarrasser des poux, a pensé Norma. Il y avait un début de duvet sur sa lèvre supérieure. La chemise était élimée et son pantalon sans ourlet était tenu à la taille par un lacet de chaussure."
"Lost City Radio" de Daniel Alarcón (Albin Michel) - 22 €



