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Les plaisirs de Sébastien (3/4)
L’héritier légitime d’un musicien de l’inclassable groupe français Magma n’est pas frustré. Au contraire : comparés aux génies libérés d’Erik Satie, Frank Zappa, Robert Wyatt (Soft Machine) ou encore Syd Barrett (Pink Floyd), l’esprit et le talent du fantasque Sébastien Tellier ne cessent de s’épanouir. Après avoir dénudé ses meilleures compositions dans sa compilation acoustique "Sessions", l’artiste exhibe ses nouvelles préférences électroniques pour "Sexuality", son troisième album studio. Rendez-vous avec Sébastien, transpercé par les flèches de l’Amour, pénétré par des flashs tour à tour didactiques, stylistiques et érotiques.
III. SEXUALITY (OU LA MUSIQUE SEXUELLE)
FEMMES : On évoque la tendresse, les rapports humains. Justement, la pop électronique, les sons très synthétiques de Sexuality, sont-ils tout à fait en accord avec l’idée de l’affection, de l’amour, de la passion, et finalement du sexe ?
Sébastien Tellier : Ça m’a beaucoup apporté de faire un album sexuel. Le sexe, c’est quelque chose de très sophistiqué, qui va avec l’air du temps, avec la mode. Donc j’ai fait un album sexuel sophistiqué. Voilà. Ça ne va vraiment pas plus loin. Politics était un album sur la politique : ça dégueulait d’arrangements, il y en avait partout, il y en avait trop. Trop de fric, trop de m’as-tu-vu ; ça partait dans tous les sens parce que, comme en politique, exactement, j’essayais d’attraper n’importe qui, n’importe quel type de public : "T’aimes l’electro ? Il y aura de l’electro", "T’aimes l’acoustique ? Il y aura de l’acoustique", "T’aimes le piano ? Il y aura du piano"... L’Incroyable Vérité parlait de mon enfance, de ma famille : je suis né en 1975, donc il est très seventies. Là, il se trouve que maintenant je n’avais pas envie, par exemple, de vivre un sexe des années 70 ni un sexe des années 50, mais plutôt de parle de sexe parce que c’est le sujet qui domine tout le reste, selon moi. Et parce que, finalement, on ne peut pas aller plus loin que de parler de l’origine de la vie. Je voulais plonger la sexualité dans la vision franche que j’ai du sexe, et qu’elle existe dans un équilibre parfait entre le superficiel – comme le monde du sexe et le sexe en général – et la profondeur – nécessaire, puisque le sexe, c’est aussi l’origine du monde, c’est tout simplement la vie. Et cet équilibre, je l’ai trouvé dans une musique toute synthétique, toute gentillette, efficace tout de suite qui me parlait aussi de la beauté de l’éphémère, pas d’intellectualisme.
FEMMES : Mais qu’est-ce qui vous a mené à l’electro ?
Sébastien Tellier : Je suis lassé des sons de contrebasse, de guitare et même de batterie acoustiques. Bon, j’écoute toujours Still & Nash, par exemple, mais ça ne me viendrait pas à l’esprit d’écouter un album de folk d’aujourd’hui. Ni du pop-rock ni du reggae. J’avais besoin de sonorités qui parlent de la chaleur de la nuit, une sorte de moiteur, et qui apportent un petit peu de nouveauté à mon oreille : et ça, je ne l’ai trouvé que dans l’électronique…
FEMMES : Pas même dans le R’n’B’ ? Certains titres sont pourtant très proches du genre…
Sébastien Tellier : C’est vrai, j’ai été très influencé par le R’n’B américain. En fait, c’est la seule musique qui évolue : il y a toujours de nouvelles rythmiques, de nouveaux sons… En musique, il y a un nombre limité de notes, et ce sont plus ou moins toujours les mêmes harmonies qui reviennent. On pourrait considérer que toutes les notes ont été exploitées avec les Beatles. Donc, maintenant, faire avancer la musique, ce n’est plus une question de notes mais de production. Il faut évidemment l’esprit d’un artiste qui a quelque chose à dire – un cerveau –, mais pour exprimer ensuite cette nouvelle vision du monde, on ne peut plus compter sur les notes : son expression ne se trouvera que dans la production puisqu’aujourd’hui seule la machine – l’ordinateur, les plug-ins, les synthés virtuels, etc. –, la technologie donc, évolue dans la musique. Cette culture-là, elle est digérée par le R’n’B bien plus que par les autres mouvements musicaux. Et c’est pour ça qu’il y a de la nouveauté dans le R’n’B – pour moi, ça s’est traduit par de nouveaux instruments, synthés entre les mains, de nouvelles table de mixage, équalisations… Voilà pourquoi j’ai envie d’appartenir à cette famille, à ces sons, à ces codes-là puisque je voulais, pour Sexuality, appartenir au monde de la sophistication, réussir à créer un album qui ait cette forme, cette espèce de jouissance directe. Que l’on puisse directement, sans entendre les paroles, comprendre que c’est de la musique qui parle de sexe. Mais je voulais aussi que cet album ait l’esprit latin, l’esprit européen, l’esprit sexuel noble – avec ce rapport romantique au sexe qu’ont su conserver l’Italie et la France. En résumé, Sexuality est un album à la forme R’n’B et au cœur latin.
FEMMES : L’image et la personnalité du séducteur – que vous incarniez déjà avec votre reprise de La Dolce Vita – ne sont-elles pas contradictoires avec la provocation du titre, Sexuality ?
Sébastien Tellier : Christophe m’a influencé, pour Sexuality, c’est sûr. J’imagine le chanteur de ce disque comme un séducteur au cœur brisé. Et même si j’essaye de le vivre à travers le disque, ce n’est pas moi : je suis amoureux, très heureux en amour, et puisque j’ai une femme et que je ne veux qu'elle, ça n’a plus aucune importance de séduire les autres ! Je ne suis plus un séducteur ! Je suis très loin de ça ! Mais pour chanter un disque sexuel, comment se placer autrement qu’en séducteur au cœur brisé ? C’est ce qui avait le plus de charme, selon moi : je n’allais certainement pas me mettre dans la peau d’un professeur, froid, ni celle d’un queutard fini !
FEMMES : Même si aujourd’hui le sexe est omniprésent et ne choque plus grand-monde, cela reste-t-il difficile de présenter aux médias un album intitulé Sexuality, une musique que vous dite sexuelle et parfois illustrée de bruitages orgasmiques ?
Sébastien Tellier : Non, je suis très à l’aise, même en face de milieux auxquels je n’appartiens pas du tout. Parce que je ne parle pas de sexe en général, ni de prostitution ni d’affaires de justice : je parle de sexe au sein d’un couple amoureux, de l’amour, donc un sexe fondé sur la gentillesse, l’ouverture d’esprit, la tendresse et la douceur. J’ai un message positif, je crois, qui peut être – qui doit, même – être compris par tout le monde. Je ne cherche à choquer personne, et même avec une femme de 60 ans, je n’aurais aucune honte à discuter de ça.



