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Interview de Sébastien Tellier

14.03.2008

Les plaisirs de Sébastien (1/4)

L’héritier légitime d’un musicien de l’inclassable groupe français Magma n’est pas frustré. Au contraire : comparés aux génies libérés d’Erik Satie, Frank Zappa, Robert Wyatt (Soft Machine) ou encore Syd Barrett (Pink Floyd), l’esprit et le talent du fantasque Sébastien Tellier ne cessent de s’épanouir. Après avoir dénudé ses meilleures compositions dans sa compilation acoustique "Sessions", l’artiste exhibe ses nouvelles préférences électroniques pour "Sexuality", son troisième album studio. Rendez-vous avec Sébastien, transpercé par les flèches de l’Amour, pénétré par des flashs tour à tour didactiques, stylistiques et érotiques.

Mickaël Pagano

I. (R)ÉVOLUTION

FEMMES : Après L’Incroyable vérité et Politics, Sexuality est à nouveau un album-concept, avec une identité sonore et thématique encore différente. Souhaitez-vous rester insaisissable ?
Sébastien Tellier : Oui, d’une certaine manière… La perfection peut se trouver soit dans le monde de l’équilibre, lorsque deux notions opposées coexistent – par exemple : superficiel/profond – et dans le vide absolu, là où il ne peut pas y avoir d’imperfection. Changer tout le temps, ça signifie que je ne suis pas comme ça, ni comme j’étais avant ni comme je serai plus tard : je ne suis rien de tout ça, je suis parfait parce que je ne suis rien du tout. Ce qui est important, c’est de ne pas refaire un disque tant qu’on n’a pas changé d’état d’esprit. Refaire le même type de compositions, des redites, les mêmes accords mais pas dans le même ordre ? Ça ne m’intéresse pas du tout ! C’est bien plus passionnant de se pointer en studio, derrière un piano, et de se mettre à jouer, d’aller découvrir ce qu’on pourrait faire qu’on n’a jamais fait. Sinon, quel est l’intérêt de faire de la musique ? Sexuality n’aurait eu aucun intérêt si mes goûts, si ma vision du monde n’avaient pas changé. Je vis plusieurs vies à travers mes albums, et c’est ça qui me plaît beaucoup : l’aventure intellectuelle et artistique totale, intense. C’est-à-dire me renouveler, moi, pour créer un nouvel art. Puisque je suis le carburant de mon art, c’est à moi de changer, de me régénérer. Et, de disque en disque, je change d’appartement, de voiture, de garde-robe… Avant Sexuality, j’ai aussi changé de petite amie – je ne l’ai pas voulu, c’est comme ça – et j’ai découvert l’amour, ce qui m’a libéré et apporté tout un tas de choses… Tous ces changements, c’est ce qui crée, un petit peu, l’intensité de mon art : l’art va au-delà de mon disque, il est aussi dans ma vie, et c’est toute ma vie qui est tournée vers mon art.

FEMMES : Est-ce une forme d’autodestruction pour mieux recréer ensuite ?
Sébastien Tellier : Oui, voilà. Je n’aime pas les gens bourrés de certitudes, ceux qui se comportent comme si le chemin était fini. Je suis tellement opposé à cette vision-là du monde, de sa propre vie, que je fais complètement l’inverse, par réaction. On ne devrait pas pouvoir se complaire dans l’art : l’art, c’est de l’ordre de l’instinct, du destin, du hasard, et certainement pas du "ça je sais le faire, alors je vais le refaire" ! À part si c’est poussé à l’extrême, comme avec AC/DC : c’est tellement tout le temps pareil que ça en devient vraiment artistique, il y a une vraie logique. Par contre, sans citer personne, beaucoup de chanteurs de variété française font toujours le même disque, ne parviennent pas à se renouveler. Peut-être qu’ils n’en ont pas l’envie. Et ça, pour moi, c’est terne, c’est triste : c’est une vie ratée. J’admire les Beatles, qui ont fait des disques très différents les uns des autres : on sent vraiment une évolution entre chacun ; ce ne sont pas les mêmes mecs, et ça se sent vraiment. Pink Floyd, aussi : la différence entre Wish You Were Here et Animals, Animals et The Wall… Il y a d’autres groupes que j’adore et qui ne font pas systématiquement le grand nettoyage entre tous les albums : les Beach Boys, par exemple. Mais, encore une fois, ce n’est pas ce que j’aimerais vivre… Et puisqu’il est impossible de se changer totalement – même avec la meilleure volonté du monde, il y a toujours quelque chose qui reste – on ne peut pas se perdre en faisant table rase. À défaut de pouvoir subir un lavage de cerveau, je suis bien obligé de me contenter de changer ce que je peux changer !

FEMMES : Mais comment fidéliser un public, alors ?
Sébastien Tellier : Je ne fidélise personne, effectivement. Et quand je vais lire, de temps en temps, des critiques, bonnes ou mauvaises, sur MySpace, je m’aperçois que les anciens "fans" sont déstabilisés… Pourtant, j’aimerais bien faire partie de la variété française, mais en faisant quelque chose de complètement différent. Car ce n’est pas la dimension commerciale de la variété qui me plaît, mais plutôt le fait d’appartenir à la culture générale des gens. Je suis mal à l’aise dans une niche underground, mal à l’aise dans la niche intello dans laquelle on m’a plongé : appartenir à la variété, c’est finalement fuir tout ça. Et ce n’est pas l’appât du gain : je vis aujourd’hui avec La Ritournelle, et Fantino aussi, dont s’est servi Sofia Coppola (sur la bande originale de son film Lost In Translation, ndlr). Ce sont pourtant des chansons hors format !

Je n’ai donc pas besoin de me "prostituer" parce que j’ai de la chance, tout simplement. Parce qu’avec de l’art pur, j’arrive à vivre quand même… Ça s’est juste bien passé, on ne sait pas pourquoi, c’est comme ça. Donc, quand je parle de variété, je parle d’une façon de toucher les gens, de faire des émules, d’avoir une influence sur la culture générale des gens. Comme l’ont fait avant moi des gens que j’admire : Daft Punk, qui a complètement renouvelé la vision de la musique festive (au-delà de la dance en général), et Air, qui a complètement renouvelé la production musicale à la sortie de leurs premiers albums. Ils ont eu un impact certain sur le monde. Et moi, parce que j’ai toujours été catalogué "musique underground", "trop intellectuelle", je n’ai pas pu "changer le cours du monde", d’une certaine façon. Et ça me manque beaucoup.

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