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Idiot ! au Théâtre Chaillot

09.03.2009

L’Idiot est toujours sacrifié

Vincent Macaigne crée une œuvre scénique inspirée de la rage du roman de Dostoïevski. Une pièce brillante. À Chaillot du 4 au 21 mars.

Lorène de Bonnay

C’est un pari fou d’adapter L’idiot au théâtre. Une œuvre romanesque en quatre parties, riche en rebondissements et en analyses psychologiques.Vincent Macaigne l’a pourtant fait… son idiot. De là à dire qu’il s’agit d’une adaptation du roman…

Le metteur en scène a d’abord élaboré un « livret » avec des bribes du livre : monologues, dialogues, scènes et situations. Puis, il a confronté ce texte à l’espace scénique. Il l’a resserré, redistribué, réécrit aussi, avec ses mots à lui et avec ceux des comédiens.

Un roman réduit à deux « scènes » dramatiques

La pièce se concentre d’abord sur l’intrigue de l’héroïne Nastassia. Plusieurs épisodes de sa vie sont réunis en une scène « sacrificielle » : sa déclaration d’amour au père qui la rejette, son anniversaire, ses propositions de mariage, sa fuite avec Rogojine, et sa crémation…

Sur le plateau, une débauche de moyens se déploie : les voix hurlent et les corps trébuchent, les objets et le décor volent en éclats, les sons, lumières, images et couleurs se déversent, un faux public intervient. Cet esthétisme baroque, proche des images de Terry Richardson, Andres Serrano ou Grégory Crewdson, est empreint d’un onirisme décadent : une pluie de mousse inonde le fond de la scène, emprisonné dans une cloison de verre douteuse. Tous les personnages se noient dans une mer de champagne souillée de sang. Sauf Aglaé. La fille du Général, en marge, passe son temps à critiquer le monde et rêve de vivre ailleurs. Le prince Muichkine non plus ne joue pas : son exquise candeur l’empêche de s’amuser autrement que comme un enfant. Une situation à la fois tragique (« un roi sans divertissement est un homme plein de misères », rappelle Pascal) et ridicule.

La seconde partie du spectacle est plus sombre. Les années ont passé. Le décor ressemble à un tableau de Rembrandt, parsemé de reliquats actuels. Sur un mur, des squelettes et des messages burlesques annoncent l’Apocalypse : « la fête est finie », « la beauté sauvera le monde mon cul ». Le prince a quitté ses costumes d’enfant suisse, de syndicaliste ou de clown en or. Il réapparaît en bonnet d’âne disco, un Mickey géant à la main. Souillé, volé par ses « amis », aimé par Aglaé, il reste un génie incompris, déréglé, hébété. Jusqu’au dénouement tragique. Le message délivré par la pièce pourrait n’être qu’effroyable si les comédiens - divins ! - ne manifestaient pas une telle énergie vitale.

À chaque époque son idiot

Les ruptures de ton et de registres s’enchaînent à un rythme soutenu (naïf, comique, sublime, grotesque). Les interpellations directes ou indirectes au public brisent l’identification et atténuent le pathos. Le public participe ainsi à ce grand spectacle qui sacrifie les meilleurs : Nastassia, le prince ou son double christique Hippolyte.

Par ailleurs, les références au monde contemporain envahissent la scène : l’argent, le libéralisme, la perte de sens liée à l’individualisme, le vide métaphysique, le socialisme qui rêve de fraternité en buvant du thé.
Alors, que reste-t-il de Dostoïevski ? Un canevas de thèmes et de figures (la Russie, le sacrifice christique, la décadence d’une société bourgeoise, le génie). Une substance poétique, épique et idéologique. Une violence. Vincent Macaigne puise tout cela dans l’œuvre originale et dans le roman préparatoire de L’idiot. Son écriture scénique suit même à la lettre les intentions de Dostoïevski, qui écrivait en 1867 : « mon idée est de peindre un homme parfaitement pur. Il n’y a rien de plus difficile, je trouve, surtout de nos jours ».

Pari réussi pour Vincent Macaigne et sa troupe talentueuse. L’idiot est là, devant nous. Avec nous. En nous. Sacrifié sur l’autel du théâtre.

 

Idiot ! au Théâtre Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris16e. Avec Christian Bouillette, Servane Ducorps, Antoine Herniotte, Thibault Lacroix, Pauline Lorillard, Vincent Macaigne, Emmanuel Matte, Thomas Rathier, Pascal Reneric.

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