Culture | Spectacles |
Juliette Binoche
- AAA Taille de texte
- Envoyer à un(e) ami(e)
- Imprimer cette page
- Ajouter un commentaire
Salut l'artiste! (2/2)
Juliette Binoche est une star réclamée par les plus grands cinéastes, fêtée à Hollywood [un Oscar pour "Le Patient anglais", d’Anthony Minghella] et égérie de Lancôme. Elle protège sa vie privée, s’occupe de ses deux enfants, “marraine” cinq Cambodgiens, mange bio et rit beaucoup. C’est une artiste sereine qui a banni de son vocabulaire le mot “conventionnel”.
FEMMES : Pourquoi avoir privilégié la comédie romantique Coup de foudre à Rhode Island, de Peter Hedges ?
Juliette Binoche : Je trouvais Pieces of April, son premier long métrage, drôle et tragique à la fois. Je me sentais a priori loin du personnage (une jeune femme qui tombe amoureuse de son beau-frère lors d’un week-end en famille), mais j’ai agité les fils conducteurs nécessaires pour qu’il résonne en moi. C’était la condition vitale pour que je puisse le jouer.
FEMMES : Quels étaient ces fils ?
Juliette Binoche : Il faut les garder secrets. Mais disons l’engagement. Qu’est- ce que l’amour ? Est-il permis d’aimer ? Pour Disney, qui le finançait, Coup de foudre à Rhode Island relevait du "petit" film. Moi je sortais du Voyage du ballon rouge, de Hou Hsiao-hsien, où coiffeur, maquilleur et acteurs s’entassaient dans une pièce de 10 m2, et je suis arrivée sur un plateau énorme, régi par cinq producteurs et flanqué d’une véritable ville de caravanes. [Elle sourit] Plus vous aviez un rôle important, plus votre caravane était grande.
FEMMES : Votre personnage se marie. Y avez-vous déjà songé ?
Juliette Binoche : J’ai parfois, quelque part, ce rêve de midinette. Mais je vous assure qu'actuellement je n’y pense absolument pas.
FEMMES : Nourrissez-vous parfois des envies de "troupe"?
Juliette Binoche : Oui, je caresse toujours ce fantasme adolescent d’une vision à partager. C’est au fond ce que nous souhaitions profondément Leos [Carax, réalisateur des Amants du Pont-Neuf] et moi : tourner des films, être fous du cinéma et fous de vivre ensemble. L’épreuve des Amants [un tournage longuement interrompu auquel Juliette est restée fidèle en sacrifiant d’autres projets] nous a appris que la recherche d’idéal empêche parfois de vivre sa vie. Sur le tournage de Mauvais sang, ma première collaboration avec Leos, j’étais à la fois heureuse, impressionnée et influençable, bien sûr, puisque j’avais envie d’être influencée. Avec Les Amants, j’ai touché du doigt mes limites physiques et émotionnelles. Le film n’en finissait pas. J’étais dans la rue. J’ai réellement pris conscience de la nécessité d’avoir un chemin individuel. L’indépendance passe par une confrontation avec soi-même. Elle se gagne.
FEMMES : Comment l’avez-vous gagnée ?
Juliette Binoche : Grâce à des rencontres qui m’ont fait grandir. Hou Hsiao-hsien, par exemple. Il m’a rendue créatrice, donc indépendante. Le pouvoir ne l’intéresse pas.
FEMMES : Quel pouvoir ?
Juliette Binoche : Celui qu’un metteur en scène peut exercer sur un acteur. Celui qu’un cinéaste se met à éprouver lorsqu’il veut devenir… le roi du camembert. [Elle éclate de rire] Dans ces cas-là, ça ne doit pas très bien se passer, si ? [Là, son rire emporte tout]. Eh bien, détrompez-vous. Je suis plus intelligente que le roi du camembert ! Pour moi, le vrai pouvoir ne se voit pas.
FEMMES : Vous avez souvent campé des personnages aux prises avec les tragédies du monde. Concevez-vous ces choix comme un engagement ?
Juliette Binoche : Cela compte, évidemment. Mais ce qui m’intéresse, c’est que ces films abordent la politique sous un angle humain. Amos [Gitaï] se sert du cinéma de cette façon-là. Il m’avait proposé d’autres scripts avant Désengagement, sans parvenir à me convaincre. Nous nous sommes rencontrés. Nous avons parlé d’Israël. Il a été, en quelque sorte, mon prof d’histoire. Nous avons joué ensemble comme des enfants. Il m’a bien agacée, une fois, à cause de son utilisation abusive du mégaphone. Mais sa générosité m’impressionne.
FEMMES : Et Abbas Kiarostami, qui vous a proposé Copie conforme ?
Juliette Binoche : Il m’a invitée en Iran. Je redoutais un peu ce voyage : allais-je comprendre ce pays, m’entendre avec Abbas ? Il aime la poésie, les paysages et le silence. On peut rester sans dire un mot sans que ça devienne gênant. Je me reconnais en lui.
FEMMES : Tout cela fait une filmographie très cosmopolite…
Juliette Binoche : J’adore l’idée de travailler avec des réalisateurs étrangers. Mais je ne suis pas la seule. On sent également ce désir chez Isabelle Huppert. Ou Marion Cotillard.
FEMMES : Beaucoup d’actrices ne trouvent plus de rôle après 40 ans. Vieillir vous angoisse-t-il ?
Juliette Binoche : Je m’en fiche complètement ! Avoir des rides m’importe peu. Et puis, on peut toujours faire des petits massages [elle joint le geste à la parole et se frotte les tempes]. Ce qu’il faut, c’est se réveiller chaque matin avec le désir, l’énergie vitale. Si on est en dehors de son chemin, on peut effectivement souffrir de vieillir. Sinon, un peu de bravoure, que diable ! Nous n’allons tout de même pas nous laisser impressionner par le temps qui passe, si ? Je crois que nous avons le pouvoir de nous réinventer. Que nous sommes plus fortes que les idées reçues, plus fortes que nos peurs…
FEMMES : Comment définiriez-vous l’élégance ?
Juliette Binoche : Pour moi, elle rejoint l’écoute. Nous vivons aujourd’hui dans un monde de brutes où celui qui fait le plus de bruit a raison. L’élégance, c’est en fait tout le contraire. Une présence, une légèreté… Une façon d’être présent, sans pour autant s’imposer.
FEMMES : Et le luxe ?
Juliette Binoche : Du temps pour ma vie privée et mes enfants. Ils sont là, à mes côtés. Je vis avec eux des instants précieux. Je suis une mère qui se trompe, apprend et réessaie.
FEMMES : Comment votre amour de la peinture est-il né ?
Juliette Binoche : J’ai toujours aimé ça. Ma mère n’avait pas beaucoup d’argent. Mais, un jour qu’elle avait écrit un petit script pour la télévision, elle a acheté Les 100 Chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture. J’avais 9 ans. Et ces livres m’ont fascinée. Je les ai copiés, recopiés, re-recopiés. C’est de cette façon que j’ai appris à dessiner.
FEMMES : Quels sont les peintres que vous aimez ?
Juliette Binoche : J’éprouve une passion pour Le Greco, j’adore la "viscéralité" de Goya et j’admire beaucoup Bacon.
FEMMES : C’est amusant de voir que le portrait des metteurs en scène avec lesquels vous avez tourné deux fois évolue.
Juliette Binoche : C’est vrai, Anthony Minghella devient plus sombre… Michael Haneke semble plus marqué par la peur. Nous changeons tous. Nous sommes en perpétuel mouvement.
FEMMES : Les cinéastes ont-ils vu leurs portraits ?
Juliette Binoche : Amos, seulement. Il m’a dit : "Pourquoi m’as-tu fait ce visage féroce ? Tu ne pourrais pas recommencer ton dessin ?"
FEMMES : Qu’avez-vous répondu?
Juliette Binoche : Seulement si tu retires un plan dans Désengagement. Il a refusé. [Elle sourit] Son portrait reste en l’état.
"Juliette Binoche, Portraits 64" (Editions Place des Victoires)



