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Focus sur Inès de la Fressange
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Le style selon Inès (1/2)
Elle vient de recevoir le petit ruban rouge. Bien mérité pour celle qui servit de modèle à la Marianne de 1989, et depuis trente ans incarne la mode française avec esprit !
Elle fait partie d’une catégorie rare, les aristos loufes. C’est une catégorie très française : dans notre pays, les aristocrates ont eu la chance de perdre le pouvoir, et il leur est resté la fantaisie. Cela n’empêche pas Inès de la Fressange de gagner sa vie.
Elle m’a reçu dans la boutique où elle travaille, rue du Faubourg-Saint-Honoré, chez Roger Vivier. Inès de la Fressange, que je croyais responsable de la communication de la marque, n’a pas de titre. "Ou alors, mon titre est : Inès." C’est mieux que "directrice", c’est mieux que "marquise", c’est être payé pour être soi. Elle s’occupe "de style en général, de stratégie", et de parler. Elle le fait très bien. Avec esprit.
Sa grand-mère paternelle, fille du banquier André Lazard, mariée à un Monsieur de la Fressange, puis à un ministre des Finances de la IVe République, enfin à Louis Jacquinot, ministre du général de Gaulle, passait sa vie dans les maisons de couture. Elle se flattait d’avoir, après la guerre, dansant avec le général Marshall, insisté pour qu’il débloque les fonds de l’aide américaine à la France. Chez les femmes de cette famille, on est décidé. On ne dit pas : "Accordez-moi cette valse", mais : "Accordez-moi ce plan". Madame Jacquinot a été enchantée que sa petite-fille devienne mannequin. Un beau musicien avec qui elle sortait emmène Inès dans une agence : "Vous avez les sourcils trop épais, mon petit ! Et apprenez à vous maquiller !"
Quelques jours plus tard, lors d’un dîner, elle est vengée : la directrice de l’agence Pauline lui dit : "Je vous prends tout de suite." La carrière d’Inès de la Fressange est le désespoir de la morale. Avec elle, ni le travail ni le mérite ne sont récompensés.
Elle a pourtant essayé de bien faire. Si Jean Cocteau avait rencontré ses parents, il aurait écrit une suite aux Parents terribles. La mère d’Inès écoutait du Tina Turner et s’habillait en Jean Bouquin, le créateur du style hippie de luxe. Elle n’obligeait pas sa fille à aller à l’école. Inès s’appliquait à prendre le bus tous les matins pour s’y rendre. D’origine argentine, Madame de la Fressange invitait des foules d’amis. "Une bande d’Argentins désargentés a vécu six mois à la maison. C’était le groupe Tse. Je me souviens d’Alfredo Arias, mince et portant les cheveux longs…" Inès continue à s’appliquer. Ayant eu son bac, elle annonce : "Il faut que je fasse des études universitaires." Sa mère : "Pourquoi, 'il faut ?'" La République aide à décourager la déplorable bonne volonté de cette jeune fille. "Polytechnique était réservée aux hommes, et d’ailleurs ça aurait dû durer, l’uniforme est importable. Je suis allée à la Sorbonne. On m’a expliqué que, venant de Mantes, je dépendais de Nanterre. Et ça, c’était vraiment trop moche. J’ai été découragée."
Enfin rendue au talent, Inès de la Fressange conquiert le mannequinat du haut de ses longues jambes et avec une "narquoiserie" qu’on n’avait jamais vue. Elle est arrivée, la mode a souri.



