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Catherine Dolto

03.11.2008

"On a souvent dénaturé les propos de ma mère."

Ce 6 novembre, Françoise Dolto aurait eu 100 ans. Sa fille, Catherine, médecin spécialiste de l’hapto­nomie et présidente de l’Association des archives Françoise Dolto, évoque l’héritage souvent malmené de la diva du divan.

Propos recueillis par Laurence Grézaud

FEMMES : Y a-t-il un avant et un après Dolto ?
Catherine Dolto : Jusque dans les années 1950-1960, les tout-petits étaient encore considérés comme des tubes digestifs. On les pensait dénués d’émotion et de souvenir. Pour preuve, on séparait le bébé de la mère après l’accouchement, on estimait que s’il ne se débattait pas, il ne souffrait pas. Dolto a permis à toute une génération d’adopter l’idée que, dès son plus jeune âge, l’enfant est un sujet digne de respect. En quelques années, elle a révolutionné l’approche de la petite enfance : la justice, les maternités, les crèches et les écoles n’accueillent plus de la même manière.

FEMMES : Contrairement à d’autres analystes, elle n’a pas fondé d’école et reste peu enseignée…
Catherine Dolto : C’est en train de changer. Pendant des années, les luttes de pouvoir dans les écoles de psychanalyse l’ont tenue éloignée de l’enseignement. En parlant à la radio*, Françoise Dolto désirait expliquer au plus grand nombre combien les enfants étaient différents de ce que l’on croyait. Cette vulgarisation était méprisable pour les grands spécialistes. Au fond, ça lui était égal. Elle voulait transmettre son savoir, donner à réfléchir, mais refusait d’être réduite à un dogme.

FEMMES : Plusieurs pédopsychiatres contestent certains principes comme “tout se joue avant 6 ans” ou encore “le bébé comprend le langage”…
Catherine Dolto : Les propos de ma mère ont souvent été dénaturés, réduits à des slogans. Elle n’a jamais dit : "Tout se joue avant 6 ans." Cela l’aurait révoltée car elle avait la conviction que chez l’être humain, rien n’est irrémédiable, tout peut se rejouer. Quant au langage, c’est un faux débat. L’évolution des connaissances en neurobiologie permet aujourd’hui de dire que le fœtus entend les sons et les mémorise, qu’avant même de parler, l’enfant “tricote” des mots dans sa tête. Certes on ne connaît pas le moment exact où il appréhende les mots. Mais au nom du respect qui lui est dû, ne vaut-il pas mieux lui parler comme à un être intelligent ? Quand Françoise Dolto dit que le tout-petit comprend, elle le soutient au nom d’une certitude que le sujet est là.

FEMMES : Au nom du respect de l’enfant, des parents se sont mis à parler de tout avec eux. Cela n’a-t-il pas été toxique ?
Catherine Dolto : Encore une fois c’est du galvaudage. Parler vrai, ça n’est pas tout dire. Par exemple, dans le divorce : "Tu vois qu’il y a des tensions entre nous. Ce sont des histoires qui nous concernent, ce n’est pas ta faute. Si notre famille était menacée tu serais le premier informé." Il faut dire l’essentiel de la vérité qui le concerne lui, sans en faire un voyeur, ni un partenaire dans la séparation, ni un microthérapeute sur lequel on déverse sa peine.

FEMMES : Quid de l’autorité que d’aucuns veulent restaurer ?
Catherine Dolto : Dès que ça va mal, on est toujours prêt à régresser vers une société autoritaire où l’on écrasait l’intelligence des enfants. Prôner l’autorité sans explication, la répression dans la frustration, ce n’est pas très moderne. On devrait relire Dolto. L’enfant qu’elle a promu n’a rien d’un roi ou d’un tyran. Elle a défendu une éducation fondée sur la compréhension, sur les droits et les devoirs des parents et des enfants sans jamais rien céder sur les interdits.

FEMMES : Françoise Dolto a fait de vous son exécutrice testamentaire et sa détentrice de droit moral…
Catherine Dolto : C’est un rôle que je n’ai pas choisi. Elle et moi n’y avions jamais pensé et cela s’est décidé quelques jours avant sa mort. Elle m’a dit : "Tu comprends bien que je ne peux pas demander cela à tes frères. Je te demande pardon de te donner une telle charge, mais je ne vois pas comment faire autrement." Heureusement que ni elle ni moi n’imaginions l’ampleur de cet héritage. Elle aurait été navrée que je porte un fardeau si lourd et aurait détesté que je me transforme en vestale, ce que je ne suis pas.

FEMMES : En quoi est-ce une telle responsabilité ?
Catherine Dolto : Il y a des morts plus ou moins "encombrants". Françoise Dolto l’est de deux manières. La première c’est la quantité de textes, de documents audiovisuels, de livres qu’elle a laissés… et tout ce qu’on a écrit sur elle depuis sa mort. J’ai un devoir de veille qui est un travail énorme. Je l’assume grâce au soutien des psychanalystes membres de l’Association des Archives. L’autre difficulté est qu’en devenant son ayant droit, je me suis retrouvée exposée aux critiques. On porte son mort en bandoulière, mais il faut éviter de prendre pour soi les coups qui lui sont destinés. Ce rôle peut être dangereux : parfois on vous somme de parler à la place du mort !

FEMMES : Le temps vous a-t-il appris à relativiser  ?
Catherine Dolto : Oui, parce que notre lien était fort et joyeux. Au début, c’était douloureux. Je me sentais blessée par les critiques contre elle et contre mon action. Puis, peu à peu, j’ai accepté d’être décevante et de ne pas me laisser atteindre affectivement. Le souvenir de ma mère m’a aidée car elle était très drôle et ne se prenait pas au sérieux. C’est elle qui m’a montré qu’il fallait prendre de la distance face à la critique. Heureusement, je ne suis pas devenue psychanalyste ! l


* Dr X sur Europe 1 et Lorsque l’enfant paraît sur France Inter.

À l’occasion de la journée mondiale de la philosophie, l’Unesco et l’Association archives et documentation Françoise Dolto organisent les Journées du centenaire Françoise Dolto, actualité d’une pensée, les 12, 13, et 14 décembre 2008 à l’Unesco (salle 1), 7, place Fontenoy, Paris 7e.

A lire par les grands et les petits, dans la collection Docteur Catherine Dolto / Mine de rien (éditions Gallimard Jeunesse), les trois derniers ouvrages de Catherine Dolto et Colline Faure-Poirée, illustrés par Frédérick Mansot : Frères et sœurs, La maternelle et Vivre avec un handicap.

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