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Le bien ne fait pas de bruit
On la connaît à peine. Venue pour un an à Pondichéry, elle a passé sa vie au service des plus pauvres. Madeleine de Blic a l’humanitaire chevillé au cœur. Rencontre avec une femme engagée et singulière.
A la sortie de Notre-Dame des Anges, le dimanche, on pourrait presque la prendre pour l’égérie d’un rêve colonial oublié au fond de cet ancien comptoir du sud de l’Inde. Dans le gracieux plissé d’un sari de coton blanc aux grands oiseaux bleus, Madeleine de Blic est très chic, un chignon blond et rond tiré sur la nuque. En réalité, les panneaux "Pondichéry ville immaculée" la font râler, et le consul lui a dit un jour qu’elle était sa mauvaise conscience. A 73 ans, madame de Blic est toujours une rebelle. A peine la messe achevée, elle quitte les arcades blanches de la ville européenne pour filer dans la ville indienne, slalomant au volant de sa voiture entre les vélos et les rickshaws, les motos chargées de familles entières, les camions peinturlurés et les vaches impassibles au milieu de la chaussée, dans un tintamarre de sonnettes et de klaxons, jusqu’aux ruelles étroites et colorées de ses quartiers d’Oupalam. A son arrivée, c’était un village de huttes au milieu des cocotiers. Elle y a fait bâtir une crèche, une école maternelle, une infirmerie, des ateliers, une maison de retraite, une cuisine, une boutique, un secrétariat… Fondée en 1962, son association, qui sert 1000 repas par jour, parraine 1300 enfants et fait travailler 200 personnes, s’appelle Volontariat en Inde. Tout un programme. "Mais je n’avais aucun programme ! Je fonce quand je vois quelque chose à faire, après j’essaie de trouver le financement… Ça marche comme ça."
Elle a la voix douce et un grand sourire. Sur son front pâle brille le bindi, le point rouge des Indiennes, entre les sourcils. Comme un défi. On ne se méfie pas des femmes blondes et menues. Surtout quand elles ont la voix douce. Et le sourire. Pourtant ce sont des armes efficaces. Le sari, c’est surtout pratique. "Impossible de travailler en robe ici. Dans les villages, on s’assied toujours par terre. En sari, on est libre et l’air circule ! Je le porte depuis quarante ans."
Jeune assistante sociale belge, Madeleine Herman, de son nom de jeune fille, avait le projet de mener une vie utile. Après avoir entendu l’abbé Pierre dire lors d’une conférence : "Sers avant toi qui souffre plus que toi", elle décida de consacrer une année au tiers-monde au service des plus pauvres. "Je suis toujours là. Qu’est-ce que vous voudriez que je fasse en France ? Du tricot au coin du feu ? Ici, les besoins sont gigantesques."
La Fondation avait des antennes en Amérique latine, mais Madeleine avait entendu dire que l’Inde était dans une situation pire encore. Elle avait 27 ans, pesait 37 kilos, était d’une santé fragile, et alors ? Elle débarque à Bombay, fait le tour de l’Inde, d’hôpital en hôpital, découvre la misère… Et atterrit chez les sœurs de Cluny, à Pondichéry. « Par paresse, elles parlaient français, c’était commode ! » Elle devient sage-femme, et pratique soixante-dix accouchements dès le premier mois. "J’ai vu huit bébés mourir dans la même journée, ici, à l’orphelinat du Bon-Secours. Je me suis dit : 'Si je pleure, je ne me relèverai pas.' Depuis mes yeux ne pleurent plus. Je pleure dans mon cœur."
Dans les villages, Madeleine livre des médicaments en vélo, organise un dispensaire sous une hutte, pratique de petites interventions, et surtout découvre la grande misère des lépreux, même « blanchis » (guéris et non contagieux, ndlr), qui étaient au ban de la société, réduits à la mendicité. "Les lépreux sont très chers à mon cœur. Ce sont eux qui souffraient le plus. Ce ne sont pas des mendiants. Les premiers ateliers pour lépreux près de la mer, je les ai construits avec des étudiants du lycée français." Un village entier sortira de terre. Parmi ces enthousiastes bâtisseurs, il n’y avait pas que des élèves : le premier coopérant venu faire son service civil en Inde est un jeune professeur, Arnaud de Blic. Quand elle le rencontre, elle lui présente les deux petits Tamouls qu’elle a recueillis et lui parle de ses chers lépreux : "Je me suis dit : 'En voici un que je ne reverrai jamais !'" Erreur, Arnaud a suivi la blonde, l’a épousée, lui a donné deux enfants biologiques et a adopté les deux petits Indiens. Au grand dam de sa famille qui n’a pas franchement bien accueilli cette épouse atypique, qui ne sortait pas du Bottin mondain, ni ces enfants un peu trop foncés à son goût pour porter la particule. Le système des castes n’est pas réservé à l’Inde. "Les vrais lépreux ne sont pas ceux qu’on croit", raille Madeleine. Ce couple hors normes a élevé ses quatre enfants à Toulouse, où Arnaud enseignait, la mère de Madeleine la remplaçant pendant ses absences. Aujourd’hui ils ont dix petits-enfants, et Arnaud rejoint son épouse à Pondichéry une bonne partie de l’année.
Lors de son premier retour en Europe, Madeleine était si fauchée que l’abbé Pierre lui avait offert des chaussures : elle arrivait en sandales ! Pour financer son association, elle a suscité la création de comités de soutien, une chaîne d’amitié. Son idée, c’est le partage. "Les Européens se croient si souvent supérieurs, moi l’Inde m’a tout appris ! " Volontariat est un organisme non confessionnel financé par des fonds européens, et des particuliers, qui achètent des tissus ou parrainent les études des enfants les plus démunis. En ce moment, la vedette, c’est Sonou. Un gamin que les travailleurs sociaux ont trouvé à la gare. Il parle une langue que personne n’identifie, et porte les traces de sévices graves. Sans doute des tortures qu’on lui a infligées pour mendier dans les trains. Seule la grande cicatrice verticale sur sa poitrine est d’origine médicale. Il avait une malformation du cœur et a bénéficié du programme de chirurgie cardiaque monté avec le Dr Balakrishnan qui l’a opéré gratuitement à l’hôpital de Porur, à Madras, comme bien d’autres enfants. Sonou fuit ses familles d’accueil pour retrouver les pensionnaires de la maison de retraite qui se sont occupés de lui pendant sa convalescence. Issus eux aussi de la rue, ces gens âgés servent de grands-parents aux enfants des rues et de la maternelle. Volontariat a choisi de scolariser dès la crèche ces gamins, les plus pauvres du quartier, pour qu’ils partent d’un bon pied. "Pour moi, l’éducation est plus importante que l’instruction. Il ne s’agit pas de remplir une cervelle, mais de devenir un homme ou une femme."
L’éducation est le credo de Madeleine. Dernière invention : elle a installé les plus jeunes enfants des rues loin des villes, à 20 km de Pondichéry, dans la ferme de Touttipakkam qui produit le riz, les légumes et les poulets nécessaires à la nourriture de tous les bénéficiaires et les hôtes du Volontariat. Abandonnés, orphelins ou semi-orphelins, ils vivent désormais par petites familles de neuf, sous l’aile d’une "mère" qui vient aussi des trottoirs de la ville, et les élève avec ses propres enfants. "On les a mis à la ferme pour qu’ils soient heureux, qu’ils aient des animaux pour se reconstruire. Vous avez vu les ânes ? Ces enfants ont tous des histoires abominables. Etre à la ferme, entendre le coq qui chante, voir pousser le riz, c’est bon."
Et à 9 heures, le dimanche, en pleine campagne, cinquante-deux enfants s’avancent le long des cocotiers pour prendre leur cours de yoga sous un dôme circulaire. La plus petite, Parvati, a 2 ans, le plus grand 15. Mains jointes, yeux clos, assis en tailleur, ils se concentrent. Ils arriveront à mettre un pied derrière la tête. Parfois deux. "Pour nos petits, ce n’est pas le yoga, l’important. C’est le contrôle d’eux-mêmes qu’ils acquièrent grâce à cette discipline. Dans la vie, il faut des arbres. La musique, le yoga sont des arbres." Madeleine aussi a son arbre : un énorme kapokier qu’elle a planté dans la cour, à l’endroit où était sa hutte à l’époque où elle est arrivée en Inde pour y rester un an.
Pour aider l’association, envoyez vos dons à Volontariat en Inde : 40, rue de Cronstadt 75015 Paris ou sur www.volontariat-inde.org



